Nuit du dimanche 19 avril au lundi 20 avril

C’est enfin terminé. Cette nuit sera donc la dernière. Mon livre sera le dernier. Unique trace de vie… humaine. Alma voulait être immortelle. Elle ne savait pas qu’il ne devait jamais y avoir d’immortalité en dehors de moi. A cinq heures du matin, juché sur un rocher, accroupi comme quelque bête sauvage, dominant les flots de mon ombre entière, je maîtrise les dernières syllabes qui formeront les derniers mots, que je jetterai à la mer. Mais la mer s’en est retournée à sa source. Savourons un ultime instant cette conclusion. Et jetons ce maudit Ipad !

0h30. Alma et moi devons nous retrouver dans un hangar qui accueille une fête improvisée par un millier d’internautes. Une cage de verre et de rouille où plusieurs dj transmettent leur savoir ancestral à une foule, une houle de bras levés, de cheveux hirsutes, de gobelets en plastique rouge qui écument, un mélange de sodas, d’alcools et de pilules à moitié dissoutes. Jonathan s’agite sur l’estrade centrale en jouant avec sa platine et son ordinateur portable.

Je vois des filles danser sur ce qui ressemble à des poutrelles en fer, harnachées de sangles et de mousquetons dorés, à cinq ou six mètres de haut. Les organisateurs n’ont pas lésiné sur les moyens. L’endroit est resté secret jusqu’au dernier moment. C’est Jonathan qui nous en a offert le sésame, par sms : « Orgie grandiose, hangar, 859 rue ***. » Pour le moment, j’erre dans la foule, un gobelet à la main, rempli d’une mixture très alcoolisée. Je n’ai pas encore décidé si j’allais faire d’Alma une immortelle. Je m’éloigne du bruit, quoique le son des basses fasse encore trembler les flaques d’eau qui parsèment la cour. C’est là que je retrouve Alma. Elle est vêtue d’une robe moulante, violette et fendue sur la cuisse gauche. Très maquillée, ses dents brillent, il me semble, comme le sourire du chat d’Alice au pays des merveilles. A tous les deux, nous sommes Alice. Là, je me fais tout petit. Elle est immense. « Bien dormi mon Roméo ? » « Ô Juliette ! Pourquoi es-tu Juliette ? » Nous nous embrassons. Deux minutes d’apnée.

Quand nous émergeons, la musique s’est estompée. Un bruit de sirènes couvre même l’agitation des clubeurs. « Les flics ! » « L’apéro dinatoire tombe à l’eau, j’ai l’impression. » Nous rentrons dans le hangar. Un mouvement de foule vers la gauche a écrasé deux ou trois personnes qui appellent au secours en se protégeant le visage de leurs mains écorchées. Jonathan est au micro, il indique la sortie la plus sure tout en agitant son bras en l’air dans l’attitude du dj ringard – un morceau inédit pour lui. Il m’aperçoit – comment pourrait-il en être autrement ? Il me crie quelque chose. Alma n’entend pas. Sa voix ne porte pas assez. Moi, je perçois très distinctement : « Au Juggernaut dans une heure. » Je lève le bras et lui montre mon pouce en opinant de la tête. Alma me regarde et sourit. Les danseuses sont accroupies sur les poutres, elles appellent à l’aide. L’une d’entre elles défait un peu trop hardiment sans doute son mousqueton, elle glisse et heurte violemment le sol. Un gars qui doit s’occuper de la « sécurité » la prend dans ses bras et l’emmène dehors. Les autres attendront les forces de l’ordre, ou la police des montagnes. Nous partons.

 

La nuit a retrouvé son calme sacré. Nous avons rejoint un groupe sataniste dont j’avais entendu parler lors d’une de mes sorties nocturnes. Ces gens-là me font rire. Ils sont inoffensifs et ne font peur qu’à leur ombre. Le lundi, apparemment, c’est entrée libre. On fête, me dit-on, l’anniversaire d’un nouveau membre. L’anniversaire représente la date la plus importante d’un sataniste. Il est un dieu et on se doit de fêter sa venue au monde. « Finalement, fais-je remarquer à Alma, le monde entier est sataniste. Qui ne fête pas son anniversaire aujourd’hui ? C’est l’individualisme qui conduit l’homme à sa perte. » « Attention, tu deviens prêcheur de talk show américain. » « Personnellement, j’ignore ma date de naissance. Alors, c’est ma fête tous les jours ! » Nous nous trouvons dans une cave, éclairée de candélabres. Des pentagrammes ont été peints sur tous les murs. Alma souffle, elle en a marre de cette mascarade et me le fait savoir. « C’est ça le rituel dont tu me parlais hier ? C’est vraiment à chier. » Je pousse un éclat de rire, qui glace d’effroi les occupants de la cave. « Mais non, ma belle. Je voulais simplement te faire une blague. Sortons. » Je saisis la main d’Alma. « Mesdames et messieurs, la fête est finie. » Et j’appuie sur l’alarme incendie.

 

Nous sommes tous les deux. Une clairière dans une forêt. La lumière blafarde de la nuit éclaire la scène comme le plafonnier d’une voiture. Des ombres fantastiques nous entourent et nous nous faisons face, yeux dans les yeux, mains dans les mains. Nos deux visages diaphanes sourient mélancoliquement.

« Fais-moi reine.

– Es-tu vraiment sure de toi ? Il sera impossible de faire marche arrière. Tu sais, l’immortalité est une malédiction.

– Pas quand elle se partage avec son alter ego.

– Ce n’est pas la première fois que…

– Tu sembles douter. Que s’est-il passé ? Raconte-moi. »

Je baisse la tête, contrit mais heureux. De son index sous mon menton, elle relève mon regard, rassérène mes sens.

« N’aie pas peur. Dis-moi tout, mon amour. »

Je lui ouvre mon cœur exsangue :

« Il y a des années, des siècles, j’étais en Espagne. J’étais un tout jeune vampire alors, complètement esseulé. Je ne savais que faire de mon pouvoir. J’hésitais à me nourrir du sang des autres. Et c’est là que je rencontrai Alinda. Je lui confiai mes pires démons, et, contre toute attente, elle me comprit ! Seulement, elle ne tarda pas à me demander de la mordre, comme toi. Et je m’exécutai presque immédiatement. Comme je le regrettai ! Je pensais avoir trouvé mon âme sœur, je croyais que nous partagerions notre immortalité, que nous parviendrions à dominer nos penchants… Et ce fut le cas, pendant près de vingt ans. Imagine une idylle de vingt ans, un amour qui n’en finirait pas de commencer ! Mais un jour…

– Continue.

– Un jour, alors que je devais rejoindre Alinda devant Las Ventas, et que j’étais en retard, je me retrouvais au milieu d’un groupe d’enfants, dans les rues de Madrid. Un moine les conduisait vers quelque récital d’enfants de chœur. Que sais-je ? Il était tard, la nuit commençait à tomber. Et là, je… je ne fus plus moi-même. Ou plutôt, je redevins ce que j’avais toujours été : un vampire assoiffé de sang humain. Je commis un massacre sans nom, égorgeant tous ces enfants et déchirant leur accompagnateur. Alinda fut témoin de toute la scène. Je ne supportai pas son regard plein d’horreur qui signait la fin de notre relation. Et, dans un mouvement d’une rare violence, je la tuai elle aussi. Elle s’y attendait car elle se laissa faire en fermant les yeux. Depuis lors, je n’ai plus eu de compagne autre que mortelle. Tu comprends à présent mes réticences ?

Alma s’assoit. Je n’ose ajouter mot. Mais bientôt elle se relève et prend mes mains dans les siennes.

– Je sais que tu as là des armes meurtrières. Mais sache que je ne suis pas comme Alinda. Jamais je ne te jugerai. Si tu décides d’être un monstre, je serai moi aussi un monstre. Si tu décides de me tuer, je m’ouvrirai moi-même les veines pour que tu en boives le sang.

Et nous nous embrassons, oints de sueur et de lumière lunaire.

 

Ça aurait pu se passer comme ça. Mais en guise de clairière éclairée d’un romantique croissant de lune, nous avons une boite de nuit parcourue d’un clair-obscur criard. Le Juggernaut. Jonathan est aux platines. Nous prenons place au bar. Nous sommes servis. Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre. Cinq. Six.

Voici le rituel de l’égorgement tel que je l’ai pratiqué plusieurs dizaines de fois : moi, une jolie fille, consentante ou non, des toilettes insalubres, verrouillées, un vasistas ou une petite fenêtre sans grille pour faire sortir le cadavre. Non, Alma, je ne te rendrai pas immortelle. Il ne fallait pas me le demander. Dommage. Nous aurions pu vivre encore quelques mois de cette idylle préfabriquée.

« Il est temps Alma. » Alma sourit, elle avale d’un trait son verre et me suit en direction des WC. Nous passons devant Jonathan, qui s’agite extrêmement et transpire comme un porc. Nous le saluons. Il pousse un exaspérant « salut » – larsen –  dans son micro suspendu.

– Alors ? C’est là que tu emmènes tes conquêtes ?

Je ferme la pièce à clef. Adossé à la porte, je contemple Alma, qui n’imagine pas ce qui l’attend. Je prends plaisir à ce faux-semblant, à ces illusions dont se nourrissent mes victimes, quand elles espèrent encore devenir égales à moi, le sourire aux lèvres, les jambes légèrement écartées, assises sur le lavabo.

Tu ne te rendras compte de rien. Je mordrai ton cou au niveau de la veine jugulaire externe, mes crocs perceront ta chair qu’un suc aura anesthésiée préalablement, j’aspirerai le sang qui s’écoulera doucement de ces deux petites plaies nouvelles, tu te videras de ton sang en murmurant mon nom, tu auras sans doute un orgasme, puis, à la petite mort, succèdera la vraie, irrémédiable mort, tu glisseras dans mes bras et je me débarrasserai de ton cadavre. Je ne lui ferai aucun mal, je le manipulerai avec soin, je te dois au moins ça, j’ai presque revécu en ta présence. Et je fuirai loin d’ici. L’Asie m’ouvre les bras. La Chine. Je suis sûr que les massacres passent beaucoup plus inaperçus là-bas.

Je mords Alma. Elle gémit doucement. J’adore ça. Je ne vis que pour ça. J’essaie parfois de réfréner ce besoin. Mais comment y résister ? L’égoïsme m’a emporté il y a bien longtemps.

Alma s’agite encore. Normalement elle devrait être évanouie. Je mords plus profondément. Je la sers contre moi. Son corps tout chaud se moule contre le mien. Elle susurre à mon oreille : « Desdichado. » J’ai un mouvement de recul. J’enfonce mon poing au fond de ma gorge, je vomis, des litres de liquide rouge, de plus en plus épais. Alma est debout, elle sourit, comme à son habitude. Je veux me jeter sur elle. Trop Tard. Ma vue se trouble, je tombe, je sombre…

 

Vous vous y attendiez ? Pas moi. J’ouvre les yeux. Un soupirail devant moi. Sans doute une cave. J’entends des bruits feutrés qui proviennent de la pièce d’à côté. La ville s’est tue. Il fait nuit. Je devrais me débattre pour défaire mes liens, crier, insulter mes ravisseurs, me faire du souci pour ma survie. Jamais un chasseur n’a réussi à m’attraper. Je suis trop fort, je suis invincible. Il fallait pourtant que cela arrive un jour. Un traqueur de vampire plus malin, qui s’est servi de mon faible pour le sexe faible, pour les vierges surtout. Suis-je si prévisible ? Alma est vierge d’une certaine façon. Je l’ai senti immédiatement malgré son faux air de lolita homophage. Bon, si je cesse d’exister, le jeu en aura quand même valu la chandelle. Mourir brûlé par la lumière solaire, sentir mes propres chairs carbonisées par l’astre du jour. Il faudra que je leur soumette l’idée.

On ouvre la porte. Je suis assis sur le carrelage suintant. Ma vue est encore trouble. Alma a dû s’injecter un sédatif puissant dans le sang pour me droguer. Quel genre d’individu est capable d’une telle fourberie ? Quel genre d’individu est capable d’y survivre ? Peut-être en est-elle morte ? Sacrifiée à sa cause. Et pourquoi est-ce que je ressens du regret ?

Cinq silhouettes apparaissent. On allume l’ampoule qui pend au plafond. Une ampoule basse consommation qui met quelques secondes à atteindre son intensité maximale. Ce sont des adolescents. Entre quinze et vingt ans. Jeans déchirés, cheveux très gominés pour les garçons, yeux très maquillés pour les filles. Des adolescents lambdas, qui jouent à la console, qui prétendent que personne ne les comprend, qui ne pratiquent le sexe qu’entre eux, les vieux étant poilus, impuissants, ou trop mous. La voix éraillée de l’un d’entre eux se fait entendre. « Alors, Desdichado, pas trop humide ta dernière demeure ? » Je me mets à rire et je réponds, en l’imitant. « Pas plus humide que ta tignasse. C’est du gel ? Ta mère doit criser de gaspiller cent euros tous les mois pour tes soins capillaires. » Il veut me frapper. Il en est empêché. « Si vous voulez me tuer, commencez par aiguiser vos couteaux. J’ai la peau très dure.

– Pas si dure que ça.

C’est la voix d’Alma ! Elle est vivante. Et elle s’avance vers moi, c’est la seule à être vêtue d’une cape blanche. Je n’arrive pas à dissimuler ma surprise.

– Je dois avouer que tu m’as bien eu. J’ai joué avec toi et c’est toi qui m’as eu ! Tu mérites bien de me tuer.

– Te tuer ? Si j’avais voulu te tuer, je l’aurais fait la première nuit que nous avons passée ensemble, dans cette chambre d’étudiante. Nous avons d’autres projets pour toi.

Pourquoi cela sonne-t-il si faux ? On dirait des enfants qui s’amusent à faire parler leurs jouets. Je suis leur jouet. Alma s’agenouille devant moi. C’est la même. Le même sourire sardonique sur un visage hâve.

– D’autres projets, dis-tu. J’espère que vous n’organisez pas des combats clandestins de vampires…

 

Combats clandestins de vampires. J’ai été champion toutes catégories, genre Brad Pitt dans Snatch. Années d’après-guerre, en Amérique du Sud. Des chasseurs capturaient de jeunes vampires inexpérimentés et organisaient des tournois au cours desquels ils s’entretuaient. Les vampires étaient sevrés, du moins leur interdisait-on le sang jusqu’à ce que la raison leur fût ôtée. Une vraie boucherie où les bookmakers s’engraissaient comme des porcs fumant le havane. Des écuries apparaissaient. Le gagnant, outre le droit de dévorer le perdant, se voyait offrir la possibilité d’être libéré au bout de dix combats. J’étais candidat libre. Les organisateurs de ces rencontres gastronomiques ne s’intéressaient pas spécialement au genre de gibier que je représentais. Mais ma participation leur permit de faire des profits non négligeables : j’avais le sens du spectacle, on pariait sur moi, ou, le plus souvent, contre moi – ma spécialité : les fausses-couches. Dans notre jargon, une fausse-couche est une transformation qui a mal tourné. Vous n’imaginez pas le nombre d’hybrides, de monstres qui naissent à la lueur de la pleine lune. On ne se sait comment, certains réagissent mal à la vampirisation et se muent en colosses difformes – je vous ai déjà présenté Vivien Ofield. Quand je me montrais devant un adversaire de deux mètres dix, moi l’éphèbe au physique de ballerine, je vous laisse deviner vers qui allaient les paris. Pourtant, je les allongeais tous, les uns après les autres. Je fus sacré champion underground de Buenos Aires. On ne tarda pas à me remarquer, ma côte baissa sensiblement. On m’invita à me coucher. Or, se coucher pour un vampire pugiliste signifie se laisser arracher les tripes. Je ne compris pas où ils voulaient en venir au début. Après tout, je suis immortel, je pouvais éventrer ces porcs aussi sûrement que je remportais mes matchs. Un moyen de pression ? Ils retenaient captifs une vingtaine de mes congénères dégénérés, de très jeunes vampires, dans une citerne attenante au hangar où se déroulaient les tournois. Si je refusais de mourir, ils les feraient tous griller à la lumière du soleil. Ils avaient pensé à programmer le match quinze minutes avant le lever du soleil. J’avais donc quinze minutes pour me coucher. Ils subodoraient un lien unique entre les vampires qui me pousserait à me sacrifier pour mes frères de sang éternellement anémiés. Ils avaient raison. Cela vous étonne ?

J’imaginais un stratagème. Je vampirisai un des bras droits du grand patron des tournois. Je lui demandai de libérer tous nos frères en tout début de match. Bien sûr je ne fis qu’une bouchée de mon adversaire. Cerise sur le gâteau : tous les vampires se retournèrent contre les mortels qui pariaient et assistaient aux combats dans le hangar et en tapissèrent les murs – cela n’est pas une métaphore. Cette révolte marqua la fin des tournois clandestins de vampires à Buenos Aires…

 

Où en étais-je ? Alma agenouillée devant moi. Je connais son identité. Je l’aime à présent, parce qu’elle est sublime et inaccessible. C’est ma déclaration de manque, Genoveva !

– C’est toi Genoveva ?

– Tu ne l’avais pas deviné ? Je pensais que tu ferais exprès de te faire prendre, par esprit de contradiction.

– J’adore surprendre. J’aime un peu moins être torturé…

– Alors je te présente le cercle Oméga.

Les adolescents avancent d’un pas. Quoi ? Une troupe de lycéens qui saluent, fiers de leur spectacle de fin d’année ? Charmant. Ils m’expliquent que le cercle Oméga est millénaire, qu’il a vu le jour à l’époque de Salomon, avec la franc-maçonnerie, ou quelque de chose dans ce genre. Des jeunes qui s’unissent contre les forces du mal, autour de la réincarnation de la déesse Genoveva, seule à pouvoir éliminer l’empire des vampires, je crois. Ça ne m’intéresse pas. Je vis ma mort, c’est tout. Tout ce mysticisme qui entoure, de fait, mon existence m’emmerde plutôt.

– Et qu’est-ce que vous pensez de Twilight en tant que jeunes gothiques ? Stephenie Meyer est abonnée à votre groupe ? Je ne vois pas comment on pourrait écrire pareille merde sinon.

Une des adolescentes, plutôt gironde, avec une poitrine blanche et abondante qu’un wonderbra a du mal à contenir, secoue la tête de dépit.

– Hé ! Toi ! Tu veux bien approcher, j’ai quelque chose à te dire au sujet du secret qui entoure mon existence.

Je bluffe. S’ils m’ont capturé, c’est qu’ils doivent nourrir quelque idée saugrenue sur moi et mon rôle dans tout ça. Alma-Genoveva lui conseille de ne pas s’avancer, mais elle ne le lui interdit pas non plus. La fille trottine et s’arrête à un mètre de moi – distance de sécurité.

– Pourquoi t’appelle-ton le Desdichado ?

Contre-plongée : ses seins cachent presque son visage.

– Votre maîtresse ne vous l’a pas dit ?

Mouvement négatif de la tête.

– C’est mon nom de scène, en quelque sorte. Je suis un vampire, j’ai été déshérité, on m’a volé la vie, et la mort. Tu connais la chanson : Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé. Ça a été écrit pour moi. Sans blaguer. Je vis dans l’ombre des vrais esprits. On dit que j’ai traversé victorieusement les fleuves des enfers, mon œuvre de destruction irradie tel le soleil noir de la mélancolie. Je suis le Desdichado, et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron. Je suis noble, véritablement bien né, ou rené, appelle-moi René si tu veux. Sais-tu comment Nietzsche, que j’ai bien connu, définissait le sens suprême de la noblesse ? « La sensation de chaleur dans les choses qui restent froides pour tous les autres, l’intuition de valeurs pour lesquelles on n’a pas encore inventé de balance, l’holocauste offert sur les autels d’un dieu inconnu… » Je continue à brûler quand vous tremblez, je rêve pendant que vous dormez. Je suis ce dieu inconnu. Au lieu de me chasser, vous devriez ériger des temples en mon nom…

Alma ricane : « C’est ça ! » Ma plantureuse groupie continue :

– Tu es si fort que ça ?

– Je pourrais te violer uniquement par la pensée. Bon, je ne le ferai pas, je laisse tes copains profiter de ces deux dons de la nature.

– Goujat ! – elle sourit, elle a envie de moi.

Imperceptiblement, elle s’est penchée sur moi, j’ai bondi et arraché son cou. Trois jets de sang. J’en suis aspergé. Je m’accroupis et me lèche les babines. Les ados la trainent hors de ma portée, on me gaze. Genoveva n’a pas bougé. Un sourire se dessine sur son visage. Elle avait tout prévu.

 

Les autres me crachent dessus. Je suis une brebis qu’on mène à l’abattoir.

– Laissez-le !

Elle me tend la main. Je suis debout, on me déplace dans le couloir. Nous sommes à présent dans une pièce plus grande, qui ressemble à un bureau, avec des comptoirs, des ordinateurs, des posters vantant les mérites du service après vente. Nous passons une porte coupe-feu. C’est un magasin, immense magasin, leur quartier général est en fait un magasin de meubles en kit ! Trois d’entre eux s’installent dans un sofa rouge criard. Un quatrième file à gauche « Cuisine équipée et ameublement cuisine ». « N’oublie pas le sucre ! »

– Original comme QG ! C’est vrai que ça fait un beau gâchis d’espace la nuit.

Trois hommes surgissent de la même porte coupe-feu et me saisissent par les bras et les jambes. Leur force insoupçonnée – et la drogue qui continue d’agir – me contraint à m’asseoir sur une chaise noire créée par un designer suédois souriant – il n’y a qu’à voir la photographie qui s’agite sur le dossier.

– Tu es en possession d’une chose qui nous appartient.

– Ah bon ?

Pas le temps d’ironiser. On m’arrache mes vêtements et Genoveva a l’outrecuidance de me bâillonner. Un des hommes forts brandit un couteau de boucher. Il me le plante dans le ventre et le remue dans le sens des aiguilles d’une montre. Je suis estomaqué… Alma enfonce sa main dans le trou sanguinolent et palpe mes viscères.

– Elle n’est pas là-dedans.

Je suffoque. Les adolescents pâlissent. « Ne vous inquiétez pas. Il va se réparer tout seul. » Alma m’ôte le bâillon. « Tu l’as mise où ? »

– Mais de quoi tu parles ?

Je suis sincère. J’ignore ce qu’ils cherchent.

– Bon. Faites-le entrer. Toi, tu as besoin d’un bon moyen de pression.

– C’était toi, les trois toxicos de l’autre soir ? Ce coup de couteau dans le ventre ?

– Des adeptes d’un autre âge… Tu as bien fait de m’en débarrasser.

– Et moi qui croyais t’avoir sauvé la vie ?

– Et tu croyais aussi que je te serais éternellement reconnaissante. Je sais, j’ai vu le même film que toi.

D’autres hommes arrivent. Au milieu d’eux, Jonathan, visage tuméfié, doigts de la main brisés. Il geint. On le jette à mes pieds. « Je t’en supplie ! Dis-leur ce qu’ils veulent savoir ! »

J’hurle : « Mais je n’en sais rien ! »

– C’est ton ami. Ils ne sont pas très nombreux, ceux qui réussissent à s’attirer ta sympathie. Parle ou je l’égorge.

Silence.

 

Long silence. Je baisse la tête. Quelque chose est en train de se passer. Je me sens puissant, et incroyablement serein, comme si rien ne pouvait plus m’atteindre. Je crois que je sais à présent ce que j’ai toujours su.

– Dis-moi ce que tu cherches et je te le donnerai. Je n’ai qu’une parole.

– Ne joue pas à ça, Desdichado ! Je te connais par cœur. Tu es un gamin, tu joues avec les hommes, tu les casses, tu les démembres. Où as-tu mis la clé ?

– La clé ? Ah ! C’est une clé dont il s’agit ? Je me disais bien qu’il manquait une clé à cette histoire. D’accord, je comprends. On t’a dit : « Le Desdichado est la clé de l’énigme ». Alors toi, en bonne lectrice victime de l’illusion référentielle, tu t’es dit : « Chouette ! On va éventrer le personnage principal puisque la clé est en lui ».

Alma fait un signe de la tête et les adolescents affalés sur le sofa se lèvent et sortent.

– Tu connais la prophétie. Celui qui a fait de toi ce que tu es te l’a révélée… avant que tu ne le détruises.

– Je t’ai déjà dit que je ne me souvenais pas de cet épisode. Les vampires ne se souviennent jamais du moment où ils accèdent à l’immortalité. C’est comme ça. Tu crois que tes acolytes se rappellent leur naissance ?

– C’est faux. C’est un moment qui est gravé à jamais dans votre mémoire de pourriture de monstre.

– Alors ce doit être que je fais un blocage. Amène-moi un analyste Et ce… ektorp fera l’affaire.

Les adolescents sont de retour. Ils ont l’air apeurés, comme s’ils manipulaient une bombe à retardement. L’un deux tient un vieux livre dans les mains, un grimoire centenaire. Il y a une serrure au milieu de la couverture.

– Ton journal intime, Genoveva ?

– Donne-nous la clé, et nous épargnerons ton copain.

Je me balance sur ma chaise en murmurant. Alma tend l’oreille :

– Qu’est-ce que tu racontes ? Ce livre est le seul à pouvoir mettre fin à tes exactions.

Je chantonne.

– Nous ne voulons pas te tuer. Ce livre est scellé depuis des siècles. Il est inviolable. Pourtant il contient le secret de ta résurrection. Je te parle de redevenir un homme, de reprendre ce que les vampires t’ont volé. D’ailleurs, tous les vampires pourront recouvrer la vie. Finie la malédiction !

J’arrête de me balancer.

– Tu voudrais me sauver ? Et toi ? Qui te sauvera ?

– Que veux-tu dire ?

– Tu es comme moi. Tu n’es plus humaine. Tu es une fausse-couche. Tu ne ressembles certes pas à Vivien Ofield, mais tu es bien une fausse-couche ! Comment expliquer que tu aies pu survivre à ma morsure sinon ? Une fausse-couche particulièrement réussie je dois dire. Tu es très belle en petit chaperon blanc.

Je me mets à genoux et je joins mes mains déjà ligotées :

– Je t’aime, Alma, enfin, Genoveva ou qui que tu sois ! Sans rire. Je te fais ma déclaration. Veux-tu m’épouser ? Tu devrais dire oui. Je ne fais qu’une demande par siècle. Tu as passé ta vie, dont j’ignore d’ailleurs l’étendue exacte, à me chercher, mais c’est moi qui te cherchais. Et je t’ai trouvée. Je te fais une proposition. Accompagne-moi dans la nuit, et j’épargne l’humanité. Je n’aspire qu’à toi, le reste m’importe peu.

– Tu es vraiment l’égoïsme incarné !

– Oui mais une incarnation exsangue. Je suis un absolu. Je rêve de fusion. Tous les poètes ont écrit pour moi, pour nous, ils ont tenté ce que je suis le seul à pouvoir réussir, avec toi. Viens avec moi. Alors qu’en dis-tu ? Je te veux ou je casse l’humanité.

Je trépigne sur place comme un enfant qui fait un caprice. Alma me gronde :

– Tu n’as aucun pouvoir sur l’humanité. Tu bluffes.

– Tu devrais égorger Jonathan tout de suite. Tu sais bien que je me fous de son existence. De toute façon, lui aussi sera détruit. Ta prophétie n’est qu’un tissu de mensonges, un apocryphe déguisé en apocalypse. Le seul moyen de pression que tu pourrais avoir, c’est toi, ma belle Genoveva. Regarde ce que je fais de Jonathan Harker.

Je contracte mes muscles. Je pense, donc j’explose la tête de ce pauvre Jonathan, dont le corps sans vie s’affaisse sur son arild. Les spectateurs ont reculé d’un pas. Alma secoue la tête de dépit. J’annonce :

– Je vais te dire le secret de ma naissance.

Je récite :

 

« Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau !

 

Je suis de mon cœur le vampire,

- Un de ces grands abandonnés

Au rire éternel condamnés,

Et qui ne peuvent plus sourire ! »

 

Alma secoue la tête de dépit – encore. Je débite :

– Tu souris éternellement, mais tu es incapable de rire avec franchise. Moi, c’est le contraire, je vis dans un éclat de rire rubicond, sanguinolent, comme un steak bien saignant sur un œil au beurre-noir. J’étais un jeune homme sans histoire avant cette nuit de mai 1685. Tu as raison, je n’ai rien oublié. Cette fausse-couche qui m’a mordu ne savait pas que j’étais déjà une aberration de la nature, le fruit d’un mortel et d’une déesse. Le fils de Genoveva ! Les vampires, certes, sont stériles. Mais pas toi. Tu es toi-même la première fausse-couche de notre espèce. Tu es un chêne millénaire. A présent, tu me cherches pour détruire ton œuvre. Je te dois mes mains, mes terribles mains. Ton livre, je ne sais pas ce qu’il raconte, s’il est vraiment question de rédemption, d’annulation de notre peine. Je veux bien te croire. Mais qui te dit que j’ai envie de redevenir mortel ?

– Fais-le !

– Après tout, pourquoi pas ? Au pire qu’est-ce que je risque ? Détruire mon espèce ? Tant pis pour eux. Mais toi, qu’est-ce que tu risques ? Tu t’es faite protectrice des hommes et tu me demandes peut-être de les exterminer. Pile ou face ? Ou alors on joue ça à chifoumi !

– Fais-le !

J’enfonce mon index droit dans la serrure du vieux grimoire puant.

 

Rien ne se passe.

 

Mais…

 

Maintenant le livre est ouvert. Un simple livre. Rien de magique. Pas même un halo de lumière autour de la couverture. La déception se lit sur les visages des adolescents. Pourtant, Genoveva semble satisfaite. Le même rictus orne son visage poupin. Elle parcourt les premières pages avec fièvre, ses lèvres frémissent, on dirait qu’elle récite des incantations qu’elle ne comprend pas. Elle se tourne vers moi et me tend le livre :

– Lis !

– Je n’ai pas envie.

– Lis !

Enfant obéissant, je m’exécute, je prends le livre, qui semble étrangement lourd, sur mes genoux. Je commence ma lecture gaiment :

 

« Samedi 11 avril

 

Aujourd’hui, peu de temps à consacrer à mon vice. Je ne parle évidemment pas de mon faible pour internet et les vidéos porno. Il pleut.

Bilan d’une journée sombre et gorgée de temps morts : lever tardif, dîner symbolique, perpétuelle envie de rire dès que je croise (l’absence de) mon reflet dans le miroir de la salle de bain, virée en voiture sur le coup de minuit, rencontre sexuée sur le cou d’une jeune femme complètement saoule, rencontre avortée… Le soleil m’a contraint à abréger les préliminaires. Je laisse encore un cadavre exsangue. Une tourbière, je crois que c’est une tourbière, sera son ultime demeure. On ne se refait pas à mon âge. Stop.

 

Nuit du samedi 11 avril au dimanche 12 avril

 

C’est le jour du Seigneur, télécommande à la main, enfin, la nuit du Seigneur, une de ces nuits où, selon l’Ancien Testament, le Chef de Perse combattit un ange. Un démon surpuissant en lutte avec un gentil messager divin… si je me souviens bien du petit séminaire – mais c’était il y a si longtemps. Qu’est-ce que je raconte ? Me voilà en plein trip mystique. En même temps, c’est étonnant… »

 

Je me suis assis.

– C’est mon journal !

– Comment ? Quel journal ?

– J’ai commencé un journal intime il y a quelques jours… Et ce grimoire, c’est mon journal qu’il contient.

– Ton journal ? Un de ceux que tu as écrit au cours de ta pauvre vie ?

– Non. Mon journal. En date de la semaine dernière.

– Donne-moi ça.

Alma se saisit du grimoire et lit à son tour :

 

« Nous nous asseyons sur un banc, isolé, loin du massacre. Elle est en état de choc, je la prends dans mes bras. « Tu…tu… » Elle bégaie, n’arrive pas à parler. Je mets mon index sur sa bouche et lui susurre à l’oreille que tout est fini. Je sais pourtant comment vont tourner les choses. J’attends qu’elle se soit calmée pour commencer : « Je suis un vampire. Je suis immortel, tu n’as pas rêvé, ce couteau de boucher m’a bien transpercé. J’ai une puissance et une acuité qui défient celles de Superman et ma kryptonite à moi, c’est le sang humain, il me sauve en même temps qu’il me perd. Je dois te dégoûter, c’est normal, je ne t’en voudrai pas si tu pars prévenir la police ou Van Helsing. Je devrais te dire quelque chose comme : « A moins que tu sois stupide… tu ne m’approcheras pas. » Mais non, je veux que tu restes. Je suis qui je suis, je suis fait comme je suis fait. Quand j’ai envie de mordre, je mords. Quand j’ai envie d’aimer, j’aime. C’est à ton tour de dire quelque chose. » Alma ne me regarde pas. Mais je sens bien qu’elle sourit. Je suis à peine surpris par ce rictus déformant qu’elle affiche tandis qu’elle me présente son visage… »

 

Un néon clignote au-dessus de nous. Le béton ciré du sol réverbère cette hésitation gazeuse. Le contenu du grimoire a vraiment l’air de surprendre Alma. Ce n’est pas le livre qu’elle aurait voulu lire, ses attentes ont été déçues bien malgré moi. Elle essaie encore de controuver le bouquin. Elle espère sans doute qu’un pouvoir chamanique se cache dans cette suite de mots sans valeur :

– Comment as-tu fait ? Quel tour de passe-passe as-tu inventé, salaud ?!

Elle prend la dernière page du grimoire. Je ne sais si c’est mon imagination, mais il semblerait que le grimoire s’épaississe un peu plus à chaque seconde. Elle lit encore, des sanglots dans la voix :

 

– C’est mon journal !

– Comment ? Quel journal ?

– J’ai commencé un journal intime il y a quelques jours… Et ce grimoire, c’est mon journal qu’il contient.

– Ton journal ? Un de ceux que tu as écrit au cours de ta pauvre vie ?

– Non. Mon journal. En date de la semaine dernière.

– Donne-moi ça.

Alma se saisit du grimoire et lit…

 

Alma continue sa lecture, frénétique lecture, elle a saisi un stylo, elle tente de raturer le texte, la plume s’écrase et se tord sur cette peau née morte, elle tourne les pages, corne, écorne mon démon de l’écriture. Cela dure une éternité, que condense sa propre lecture.

Je défais mes liens. Je suis debout. Genoveva me tourne le dos. Elle est absorbée par sa lecture. Les adolescents ont fui. Seules les forces de la nature, les cerbères de Genoveva sont restés. Ils se mettent entre moi et elle. Ils n’ont pas le temps de me toucher. Leurs corps tranchés en deux parties exactement symétriques, comme une feuille de papier que l’on s’applique à déchirer par son milieu, gisent au sol, de part et d’autre d’Alma.

 

« Je défais mes liens. Je suis debout. Genoveva me tourne le dos. Elle est absorbée par sa lecture. Les adolescents ont fui. Seules les forces de la nature, les cerbères de Genoveva sont restés. Ils se mettent entre moi et elle. Ils n’ont pas le temps de me toucher. Leurs corps tranchés en deux, leurs entrailles éparpillées sur le béton ciré, gisent de part et d’autre d’Alma. »

 

***

 

A présent Alma, pose ce livre et retourne-toi. Je ne te ferai aucun mal. Je t’aime. C’est la première fois depuis que l’homme existe que ces trois mots prennent leur sens réel. Tu remarqueras que le passage que tu es train de lire se situe au début du journal. Nous en concluons tous les deux que l’histoire ne fait que commencer.

– Pourquoi continues-tu à m’appeler Alma dans ton journal ?

C’est moi qui t’ai créée. Tu es Alma à jamais. Pose ce livre et suis-moi. Le monde est à nous. Il est temps de conclure. Je sais, cette conclusion n’est guère satisfaisante, mais c’est comme ça. Il faudra s’en contenter.

– Et ton rêve de destruction ? Qu’en fais-tu ?

Toute conclusion est un peu une destruction. De plus, nous savons tous les deux qu’un jour le monde ne sera plus. Deuxième loi de la thermodynamique… non ? Nous lui survivrons quoi qu’il arrive. Mais je détruirais le monde maintenant si j’en avais la possibilité. Qui sait si la fin de ce livre ne recèle pas ce secret ? Après tout c’est à moi de l’écrire.

– Je peux encore t’arrêter…

 

***

 

« A présent Alma, pose ce livre et retourne-toi. Je ne te ferai aucun mal. Je t’aime. C’est la première fois depuis que l’homme existe que ces trois mots prennent leur sens réel. Tu remarqueras que le passage que tu es train de lire se situe au début du journal. Nous en concluons tous les deux que l’histoire ne fait que commencer.

– Pourquoi continues-tu à m’appeler Alma dans ton journal ?

C’est moi qui t’ai créée. Tu es Alma à jamais. Pose ce livre et suis-moi. Le monde est à nous. Il est temps de conclure.

– Et ton rêve de destruction.

Nous savons tous les deux qu’un jour le monde ne sera plus. Deuxième loi de la thermodynamique… non ? Nous lui survivrons quoi qu’il arrive. Mais je détruirais le monde maintenant si j’en avais la possibilité. Qui sait si la fin de ce livre ne recèle pas ce secret. Après tout c’est à moi de l’écrire.

– Je peux encore t’arrêter… »

 

***

 

– Je veux encore lire un passage qui te fixera dans ce que tu as de plus humain… Si c’est en mon pouvoir, je te ferai apparaître comme un pénitent. Les gens ne sauront jamais qui tu étais vraiment ! Et tu disparaîtras du monde en même temps que de leur mémoire…

Tu t’agites en vain. C’est comme ça. Ce qui est écrit est écrit. Ce n’est pas le lecteur qui fait le livre.

– Si ! Ecoute :

 

« Voilà quelle nuit j’ai vécu pendant que vous dormiez. Et maintenant qu’Alma n’est plus là, j’ai une furieuse envie de lui faire l’amour. Je m’endors avec son image, et la mienne, à la vérité l’image d’un monstre la prenant sur son lit tandis que je les observe, impuissant. Bonjour le monde. Mon visage m’a été révélé, et ce que j’ai vu ne m’a pas plu… »

 

***

 

«  Je veux encore lire un passage qui te fixera dans ce que tu as de plus humain… Si c’est en mon pouvoir, je te ferai apparaître comme un pénitent. Les gens ne sauront jamais qui tu étais vraiment ! Et tu disparaîtras du monde en même temps que de leur mémoire…

Tu t’agites en vain. C’est comme ça. Ce qui est écrit est écrit. Les gens sauront qui je suis. Je suis qui je suis.

– Si ! Ecoute :

 

Voilà quelle nuit j’ai vécu pendant que vous dormiez. Et maintenant qu’Alma n’est plus là, j’ai une furieuse envie de lui faire l’amour. Je m’endors avec son image, et la mienne, à la vérité l’image d’un monstre la prenant sur son lit tandis que je les observe, impuissant. Bonjour le monde. Mon visage m’a été révélé, et ce que j’ai vu ne m’a pas plu…

 

***

 

Alma ! Ne fais pas ça ! Je ne le supporterai pas ! Tu sais, nos nuits seront plus belles que leurs jours. Un ami à moi voulait réinventer l’amour. Je t’offre l’occasion de le faire. Mais tu as besoin de moi. Si tu continues à lire, j’imploserai, et tu imploseras avec moi. J’ai le vertige ! Je veux continuer d’exister ! L’amour est à réinventer !

– Ecoute, Dionisio Garcia Alcaraz :

 

« J’aime affecter l’indifférence en sa présence. Cela la rend plus cinglante à mon égard. J’aime quand elle se moque de moi, de ma démarche dansante, de mes tenues sombres et semblables. Je crois que j’ai besoin d’elle, j’ai pris conscience de cela en lisant mon journal d’antan. Il faut que je simule la vie, et elle est la vie, dans toute sa splendeur, splendeur que j’obscurcis de ma silhouette, le stupre, le feu quand moi, je brûle sans chaleur. »

 

***

 

« Alma ! Ne fais pas ça ! Je ne le supporterai pas ! Tu sais, nos nuits seront plus belles que leurs jours. Un ami à moi voulait réinventer l’amour. Je t’offre l’occasion de le faire. Mais tu as besoin de moi. Si tu continues à lire, j’imploserai, et tu imploseras avec moi. J’ai le vertige ! Je veux continuer d’exister ! L’amour est à réinventer !

– Ecoute, Dionisio Garcia Alcaraz :

 

J’aime affecter l’indifférence en sa présence. Cela la rend plus cinglante à mon égard. J’aime quand elle se moque de moi, de ma démarche dansante, de mes tenues sombres et semblables. Je crois que j’ai besoin d’elle, j’ai pris conscience de cela en lisant mon journal d’antan. Il faut que je simule la vie, et elle est la vie, dans toute sa splendeur, splendeur que j’obscurcis de ma silhouette, le stupre, le feu quand moi, je brûle sans chaleur.

 

***

 

Alma n’en fait qu’à sa tête et lit de sa voix extraordinairement chevrotante des passages entiers de mon journal. Je ne sais si son stratagème pourrait marcher. Mais, comme elle nous l’a dit, je suis la clé de l’énigme. Je n’ai donc pas le choix. Je vous présente d’avance mes excuses pour ce que je m’apprête à faire.

Je prends Alma dans mes bras, elle est brûlante de fièvre, je suis froid comme le marbre. Elle sert le livre contre son cœur qui a recommencé à battre. Je transperce Alma de mes deux mains qui ressemblent étrangement à ce moment du récit à deux stylos plumes acérés. Deux taches concentriques apparaissent sur sa robe blanche, papier buvard qui se gorge de sang bleu. Elle s’effondre dans mes bras, sans vie, enfin.

Je la dépose avec précaution sur le sofa rouge criard. Je ferme ses yeux. Puis, je me dirige vers le grimoire. Je l’ouvre. Je cherche le passage exact. Je l’ai trouvé. Je lis à voix haute, avec application comme un enfant qui essaie d’impressionner sa maîtresse. Chaque syllabe claque, je convulse, mon corps se raidit, en forme de point d’interrogation :

 

« C’est enfin terminé. Cette nuit sera donc la dernière. Mon livre sera le dernier. Unique trace de vie… humaine. Alma voulait être immortelle. Elle ne savait pas qu’il ne devait jamais y avoir d’immortalité en dehors de moi. A cinq heures du matin, juché sur un rocher, accroupi comme quelque bête sauvage, dominant les flots de mon ombre entière, je maîtrise les dernières syllabes qui formeront les derniers mots, que je jetterai à la mer. Mais la mer s’en est retournée à sa source. Savourons un ultime instant cette conclusion. Et jetons ce maudit Ipad ! »

 

***

 

« Alma n’en fait qu’à sa tête et lit de sa voix extraordinairement chevrotante des passages entiers de mon journal. Je ne sais si son stratagème pourrait marcher. Mais, comme elle me l’a dit, je suis la clé de l’énigme. Je n’ai donc pas le choix.

Je prends Alma dans mes bras, elle est brûlante de fièvre, je suis froid comme le marbre. Elle sert le livre contre son cœur qui a recommencé à battre. Je transperce Alma de mes deux mains qui ressemblent étrangement à ce moment du récit à deux stylos plumes acérés. Deux taches concentriques apparaissent sur sa robe blanche, papier buvard qui se gorge de sang bleu. Elle s’effondre dans mes bras, sans vie, enfin.

Je la dépose avec précaution sur le sofa rouge criard. Je ferme ses yeux. Puis, je me dirige vers le grimoire. Je l’ouvre. Je cherche le passage exact. Je l’ai trouvé. Je lis à voix haute, avec application comme un enfant qui essaie d’impressionner sa maîtresse. Chaque syllabe claque, je convulse, mon corps se raidit, en forme de point d’interrogation :

 

C’est enfin terminé. Cette nuit sera donc la dernière. Mon livre sera le dernier. Unique trace de vie… humaine. Alma voulait être immortelle. Elle ne savait pas qu’il ne devait jamais y avoir d’immortalité en dehors de moi. A cinq heures du matin, juché sur un rocher, accroupi comme quelque bête sauvage, dominant les flots de mon ombre entière, je maîtrise les dernières syllabes qui formeront les derniers mots, que je jetterai à la mer. Mais la mer s’en est retournée à sa source. Savourons un ultime instant cette conclusion. Et jetons ce maudit livre !

2 Réponses à “Nuit du dimanche 19 avril au lundi 20 avril”

  1. unstylounefeuille dit :

    belle histoire

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