Nuit du samedi 18 avril au dimanche 19 avril

Je suis en train de dormir quand un vrombissement me réveille. Je suis à plat ventre sur le lit, la tête enfouie dans un coussin jaune de sueur. Un moustique sur mon avant-bras droit. Il y a planté sa trompe. En vain. Je ris. Il pompe encore. En vain. Pauvre insecte qui cherche sa nourriture dans un puits asséché.

Vous est-il déjà arrivé de vous sentir comme happé par un tourbillon d’évènements, un sable mouvant, plus vous essayez d’en sortir, plus vous vous y enfoncez. Moi plusieurs fois. J’aime ça. J’ai toujours aimé cette sensation de descente aux enfers, car pour moi il n’y a pas de véritable damnation, ou plutôt, que peut bien risquer un damné en enfer ? J’ai ma carte de membre, je la présente à l’entrée de chaque impasse. J’ai l’aporie dans la peau. Ces derniers jours se sont révélés parfaits de ce point de vue. Cependant, je dois avouer qu’à chaque période remuante de mes pérégrinations terrestres succède un long moment d’ennui qui m’oblige à fuir vers d’autres horizons. J’attends donc la suite.

La suite, c’est Alma, qui me réveille à 20h30. Je dois dire que je me lève rarement aussi tôt. « Alma, je faisais la grasse… » Elle tourbillonne dans l’appartement. Elle m’offre une espèce de flacon. Un produit de beauté ? Du fond de teint, car, dit-elle, ma face de craie ferait peur à un gothique chevronné. Elle m’explique qu’elle voudrait me voir en action. Elle connaît une meuf diabolique qui l’a fait virer d’une boutique de luxe parce que son apparence jurait avec la clientèle habituelle. Et devinez quoi, ce soir, la boutique est ouverte jusqu’à minuit. « Alma, je suis un peu fatigué. La nuit d’hier a été très longue et je n’ai pas consommé de sang depuis presque une semaine. » « Justement, ce sera l’occasion de te nourrir un peu. » « Hé ! Je ne suis pas un animal de compagnie qu’on sort le soir. » « Tu crois ? Sortir son vampire est la dernière mode des gens branchés. » Elle me balance mes fringues à la figure. Je glisse vers elle et l’entoure de mes bras. « C’est toi que je devrais mordre. » « Ne te gène pas. » Je resserre mon étreinte. Alma commence à s’inquiéter. Elle a cessé de se débattre. Elle penche la tête à droite et me présente son cou. « Vas-y, espèce de monstre. De toute façon, c’est comme ça que ça finira. » Mes lèvres se posent sur la chair blanche de son cou, deux gouttes de sang, superficielles, affleurent, je les lèche voluptueusement. L’instant d’après, ma bouche est ouverte sur son sexe, nous sommes couchés dans le grand lit défait et puant le musc, mes lèvres embrassent ses lèvres, son clitoris, jusqu’à l’orgasme. « Allons dévorer cette vendeuse peu affable. »

21h15. Les rues du centre-ville grouillent de monde. Dernier jour de la Semaine du développement durable oblige, les gens sont de sortie pour consommer. Les conférences et autres ateliers suffisent. Place à la soirée. Les nocturnes sont courantes par ce mois d’avril, surtout rue Félix-Faure. On sort de table, les ventres sont gonflés dans leurs chemises de lin, tels des voiles de bateaux obèses. Je ne prendrai jamais d’embonpoint puisque je n’aurai jamais plus de trente ans. Ce n’est pas ça qu’on dit, qu’à partir de trente ans, on prend un kilo tous les ans, qu’on hisse la voile de l’XL abdominal ? Alma et moi, nous marchons main dans la main, comme un couple normal. Elle s’arrête devant une devanture pour admirer des babioles, des bibelots, des objets insignifiants. Nous continuons notre promenade dans le soir humide, une averse vient de rincer la foule, seuls au milieu de la rue piétonne, nous sommes trempés, Alma s’arrête encore devant une devanture pour admirer des boules de verre qu’un enfant, arrivé là on ne sait comment, s’amuse à agiter. Alma, tout en souriant au gamin qui secoue des souvenirs de verre derrière une vitrine de verre, dit : « J’ai demandé à Jonathan de nous rejoindre au cinéma. » « Comment tu connais Jonathan, toi ? » « Il était là avec toi ce fameux soir où on s’est rencontrés. » Moue dubitative. « Peut-être. » Effectivement, quelques mètres plus loin, Jonathan nous attend devant le ciné, mains dans les poches, l’air pas très sûr de lui – sans doute ne me voit-il plus du même œil depuis hier soir. « Vous formez vraiment un petit couple parfait. » Alma rougit. Je pâlis. « Qu’allons-nous voir ? » Alma devance Jonathan, qui s’apprêtait à jouer les critiques de cinéma, et propose : « Morse. » « Morse ? Une histoire de phoque ? » Le trait d’humour de Jonathan tombe à plat.  « Non, pas du tout. C’est une histoire d’amour entre une toute jeune vampire et un garçon de son âge, souffre-douleur de son école. Tu verras, c’est vachement réussi. C’est une métaphore de l’apprentissage sexuel mais sans sexe. »

23h30. Nous sortons du cinéma. Alma finit ses pop-corn. Jonathan baille ostensiblement. Non, il n’a pas aimé Morse. Alma le traite de philistin. Jonathan explique qu’il bande rarement en pensant à deux gosses de douze ans, il n’est pas pédophile, chacun ses penchants. Pour calmer les esprits, je propose que nous allions égorger cette pimbêche de vendeuse.

« Alma, à toi de jouer. Invente une excuse et ramène-la dans la ruelle, derrière la boutique. Je trouve l’éclairage de la boutique trop agressif. » Alma s’en va en sautillant. Nous nous retrouvons seuls avec Jonathan. Nous en profitons pour mater des filles derrière une vitre. Non, ce ne sont pas des putes d’Amsterdam présentant leurs corps graciles aux consommateurs. Simplement des filles sur leur vélo, leur « elliptique », dans un club de gym. Une blonde attire notre attention : elle est marron de peau, peau fripée, ses deux énormes seins sont moulés dans un petit haut rose, et elle s’agite comme une diablesse sur son steppeur, dandinant du cul sous les yeux d’un quinquagénaire qui fait un mouvement de va-et-vient dans son rameur geignard. « Ça, c’est du spectacle ! J’en ai l’eau à la queue. » Quel poète, ce Jonathan ! « 23h30, c’est un peu tard pour congestionner ces muscles, non ? » Dis-je surpris par l’heure tardive. « Il n’y a pas d’heure pour avoir l’air con. Regarde ces toquards qui passent leur vie à soulever de la fonte pour mieux porter les sacs des courses de mémère. » « Je vois que tu as aussi un passif avec les bodybuilders. » Jonathan m’explique qu’il a fréquenté une salle de musculation quand il était adolescent. Et ça n’a rien changé à son mal-être. Pire, il a appris à détester les « athlètes » du commun des mortels, ces types qui se façonnent un corps musclé, rien que pour le plaisir des yeux, sans aucune finalité sportive ou humaine. Je ne suis pas d’accord avec lui, il faut bien respecter le regard des autres, puisqu’on ne se voit jamais qu’à travers ce filtre-là. A méditer. Quoiqu’il en soit, Jonathan en vient à me confier un fantasme, que je concrétiserai pour lui sans doute plus tard. « Je suis dans le vestiaire de la salle de muscu. Je me déshabille prudemment, je fais attention à ne dévoiler aucun centimètre carré de peau. Deux types sortent à poil de la douche, ils parlent fort, leur queue s’agitent pendant qu’ils s’essuient le dos en gonflant le torse. Ils parlent de filles qu’ils ont dragué dans un bar, ils en parlent crûment, « Je lui ai mis ma bite dans la bouche et je lui ai dit de pas vomir », j’en ai des haut-le-cœur. Ils rigolent fort, ils me lorgnent en évoquant leur irrésistible charme. Je sors du vestiaire, je prends deux haltères de vingt kilos chacune, j’ai une force insoupçonnée. Je rentre dans le vestiaire. Ils sont toujours à poil, ils parlent fort, et tout le monde rit avec eux. Je m’approche du premier et je lui donne un coup sur la tête avec l’haltère, sa boîte crânienne explose, je me retourne, j’explose la tête de l’autre. Je me rassois. Je finis de m’habiller. » Intéressant. Qu’en pensez-vous Freud ?

Nous attendons. La nuit est tombée depuis longtemps mais il y a encore de l’agitation autour de nous. Nous entendons deux voix : « Vous êtes sûr qu’elle est là ? » « Oui, oui. Elle m’a dit qu’elle vous attendrait derrière la boutique. » Une femme blonde, plutôt gironde, très maquillée, apparaît, suivie d’Alma dont le visage émacié affiche un sourire diabolique. La vendeuse nous voit. Nous fumons le même bédot. « Qu’est-ce que cela veut dire ? Qui sont ces messieurs ? » Elle essaie de fuir mais Alma s’interpose et la pousse dans mes bras. En voyant mon visage, la femme émet un râle. Jonathan et Alma se sont rapprochés. Je dis : « Vous voulez la formule classique ou bien la plus expéditive ? » « Fais lui la totale. » Alma a répondu.

0h36. Jonathan nous a laissés. Il mixe je ne sais où. Nous le rejoindrons peut-être après. Les choses commencent à s’éterniser. Je veux dire par là qu’elles prennent trop de place dans ma vie, Alma, Jonathan, nos délires adolescents. Je régresse plus que jamais. C’est sans doute le passage obligé pour que j’atteigne la maturité du vieux comte Dracula. Alma exerce sur moi une attirance trouble, je la savoure comme un diabétique sucerait un bonbon mortifère. Le problème, c’est que, quand quelqu’un me fascine, j’ai tendance à le supprimer pour faire cesser tout sentiment d’infériorité et semer la désolation. Nous sommes attablés dans un bar, le patron n’ose pas nous mettre à la porte, il nous a servi deux paninis. Alma a l’air préoccupée. Elle joue avec ses frites, elle a écrit son prénom avec du ketchup. Je pose une question que je n’ai jamais posée à personne jusqu’à présent: « Quelque chose te préoccupe ? » Silence. Je n’insiste pas. J’ai failli déclencher une discussion sans fin, sur une personne autre que moi, et à laquelle j’aurais eu grand mal à mettre un terme. Malheureusement, cinq minutes après ma téméraire question, la voix d’Alma, tremblante et aérienne, se pose sur une onde sonore : « J’ai un truc à te demander. » J’écoute. « J’aimerais que tu me mordes. » Je mentirais si je disais que je ne m’attendais pas à cette requête. « J’ai bien réfléchi. La vie telle qu’elle se présente ne m’enchante guère. Je suis trop paresseuse pour réussir quoi que ce soit de sérieux. Je n’ai presque plus de famille. J’ai de fortes chances de mourir d’une mort violente dans les dix ans à venir. Alors… » Immortel, à quoi bon ? Celui qui pose cette question n’a jamais songé à être un dieu. « C’est d’accord. » « Quoi ? Tu ne me poses pas de questions ? Tu ne me testes pas ? » « Pour quoi faire ? Tu as l’air de savoir ce que tu veux. Et puis, si tu as choisi une immortalité de ténèbres et d’exsanguination, c’est que ma propre existence te fascine. » Et j’adore fasciner les autres. Première règle dans ma vie : fasciner ou détruire, ou, le cas échéant, fasciner puis détruire. Je poursuis. « On fait ça quand tu veux. » « Attends, on ne parle pas d’un piercing au nombril là… On parle de ma vie. » « De ta mort, plus exactement. Pourquoi tant de réticence ? Tu n’as pas l’air si sure de toi finalement. » Silence consterné. Alma part dans un rire flamboyant, aérien, un rire de gamine : « J’ai compris. Tu me testes. Tu dis que tu ne me testeras pas, mais, au final, tu me testes. » J’avoue, je l’ai un peu testée. Elle continue : « Faisons ça ici. » « Attends un peu, ce n’est pas si simple. Il y a tout un rituel à respecter. » « Un rituel ? » Je temporise. Je n’ai pas vraiment envie de la vampiriser. Elle me plaît comme elle est, et, pour tout dire, je ne suis plus très bien sûr de savoir comment faire. « Alors on va chez toi. » « Je préfère choisir un lieu plus… » Je ne trouve pas le mot. Je ne suis pas obligé d’avoir toujours le mot exact. Il est une heure du matin. « Faisons ça demain, veux-tu. J’ai promis à Jon de le rejoindre au Juggernaut. » Alma pense sans doute que je me défile, mais elle se tait, me sourit, avance son buste parfait au-dessus de ses frites huileuses et fourre sa langue dans ma bouche, un baiser d’adolescente après un caprice de petite fille.

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