Nuit du vendredi 17 avril au samedi 18 avril

Ce soir, j’ai rendez-vous avec le vieillard insomniaque. J’ai quelques questions à lui poser et puis je l’égorgerai. S’il s’agit d’un complot, je le saurai bien assez tôt. Je vais me borner à décrire simplement les faits. Du moins puis-je essayer.

 

23h30. Je sors. Il fait étrangement clair. Ce n’est pourtant pas la pleine lune. Je mets mes lunettes de soleil. J’avance dans la rue. Quelques passants. Une nuit qui s’annonce calme. J’enfile mon lecteur MP3. Une liste de chansons qui ont traversé les décennies, une jeunesse pour moi. Surtout des morceaux rock. Je ne suis pas féru de musique mais j’ai assez de recul pour dire que le rock est la forme la plus actuelle de cet art. Si Baudelaire vivait aujourd’hui, il serait assurément une rock-star. Il y a de la musique en toutes choses, disait un poète. Si une musique pouvait émaner de moi, ce serait du rock, un riff de guitare qui monte, qui bouillonne, qui module une émotion jusqu’à la faire éclater en mille gouttelettes de sang et de sueur. J’appuie sur le bouton START. La liste des titres s’affiche. Ma connaissance du sujet n’est pas vraiment pointue. Mais je fais confiance en mes goûts personnels – et en ceux de Jonathan. The Pretender des Foo Fighters. J’adore ce morceau, le crescendo, la force de la simplicité, la sonorité pop. Smells like teen spirit de Nirvana. Le morceau se passe de commentaire. Deux titres d’un groupe anglais, The Doves, que j’ai téléchargés illégalement sur les conseils de Jonathan. J’aime le côté cacophonique et pourtant mélodieux de leur musique, du moins sur cet album. A chaque instant de ma vie, j’ai entendu une musique que le souvenir a fixée plus tard dans mon immémorial mémoire, comme le diamant sur le sillon d’un disque vinyle. Some cities, c’est une fille brune, qui ne riait jamais, que j’ai aimée plus que de raison. Du Dreamtheater. Bon, j’avoue que le rock alternatif me laisse un peu indifférent. La reprise de Handbags and Gladrags par les Stereophonics. Un chouette morceau qui s’écoute en somnolant. Hyper rock de Muse. « You know that I don’t want you and I never did I don’t want you and I never will. » Une anti chanson d’amour. Sympa, non ? La voix de Thom Yorke posée sur Karma Police, puis sur Fade out. Envoûtant avec un je-ne-sais-quoi d’inachevé qui fait tout le charme du groupe. New Year’s Prayer de Jeff Buckley. Je me souviens de Jeff. Encore une ombre que j’ai croisée. Encore une funeste amitié. La première fois que je l’ai entendu, c’était au Siné-Bar, à New York. C’était en 1992-93, et j’essayais de me faire oublier un peu en Europe. Une reprise de Van Morrison. J’étais là aussi quand il a enregistré le chant de So Real en une seule prise. C’était tout lui, ça. Foncer mais sans négliger l’excellence. J’ai rarement vu un chanteur reprendre Edith Piaf avec autant d’intensité. Je faisais partie d’un petit groupe de fans. Je le suivais dans ses tournées, en toute discrétion. J’en profitais aussi pour semer certains de mes poursuivants, un groupe occulte qui était persuadé que je représentais la parousie du Christ ou quelque chose comme ça ! Mais c’est à Vancouver que nous nous sommes parlé pour la première fois. Il sortait d’un concert. Ereinté. Blafard. Moi je fumais dans la ruelle qui donnait sur la porte arrière de la salle. Je me sentais bien, une bonne dose d’endorphine après une mise à mort – une groupie que j’avais levée pendant le spectacle. Il s’est approché de moi, m’a demandé une cigarette. Mon visage lui était familier. Je lui ai répondu que je ressemblais sans doute à un fan lambda, et que j’étais le premier de ses fans lambda. Il a acquiescé en signe de gratitude, a ajouté comme pour s’excuser : « C’est facile d’avoir du succès, cela n’a pas grand chose à voir avec la musique, mais avec le look, l’exposition médiatique… » Il se reprochait d’être devenu un pantin traîné de salle en salle. Il a tiré une bouffée de sa cigarette et s’est accroupi. « Vous serez toujours musicien. » « Ce que je veux vraiment c’est toujours pouvoir jouer, jusqu’à ce que je tombe. Merci, cette discussion m’a fait du bien. » Et il est rentré.

Je rentre dans l’immeuble. L’escalier s’enroule sur lui-même, de petits hexagones rouges – des tomettes ? – recouvrent le sol de leur irrégularité vétuste. J’entre sans frapper. Je mets un certain temps à trouver le vieux. Il n’est pas assis dans son fauteuil préféré. Pas de trace de lui dans la cuisine. L’appartement n’a pas changé, toujours des centaines de livres jonchant le sol, faisant ployer les étagères… Je remarque qu’une des bibliothèques a été déplacée. Derrière, une porte qu’un trompe-l’œil rend presque invisible. Aucune poignée. Je pose ma main sur le chambranle, j’exerce une légère pression. Un déclic, puis la porte s’ouvre vers moi. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une antichambre, une pièce vide, blanche, sans meubles, aveuglante, immaculée. Elle donne sur une seconde pièce, plus petite, dont le rougeoiement se dilue derrière un rideau opaque. Une chambre noire ? Je tire l’épais rideau, son contact sur ma peau est plutôt désagréable – toile de jute ? « Entrez. Je vous attendais. » Le vieux me tourne le dos, il développe des photos. Certaines sont épinglées à une corde qui traverse la pièce comme du linge blanc séchant au milieu d’un charnier cramoisi. On y voit distinctement… mon absence. Alma qui tient la main de l’homme invisible. Alma qui roule une pelle au vent. Alma sans pantalon, suspendu dans l’air, contre un mur. Alma à quatre pattes, les yeux révulsés. Un homme qui invective un fantôme. Un homme jeté à terre par l’esprit saint. Un homme vidé de son sang par une lame de rasoir douée de vie. Une petite flasque qui se remplit tandis que le sang sort à gros bouillons d’une carotide tranchée. « Une très belle exsanguination, mon cher. Enfin, c’est ce que le photographe m’a dit. » Le vieux se retourne. Ses yeux vides, vitreux, gris sourient. « Passons dans le salon, voulez-vous. Je pense que vous mourez d’envie de me questionner sur mon rôle exact. » Je me tais. Je le suis. Je m’assois. « Qui êtes-vous ? » « Un simple témoin. Je sers des intérêts qui nous dépassent tous les deux. Un verre ? » Mouvement négatif de la tête. Il me sert, à tâtons. « Et vous me suivez depuis longtemps ? » « Depuis que vous êtes revenu dans la région. Six ou sept mois. Du moins ai-je pris le relais d’autres témoins. » « Des témoins ? Vous êtes combien ? » « Plus que vous ne pouvez imaginer. Nous sommes sur les traces de vos congénères pour les éradiquer. » « Je préfère ça. Je croyais que vous aviez le béguin pour moi. » « Ce n’est pas la première fois que vous nous rencontrez. » « Attendez. Je cherche dans ma mémoire combien de fois je suis tombé sur des malades mentaux qui ont essayé de me faire perdre la tête. C’est vous, la semaine dernière, qui m’avez refilé un tract de l’UMP ? » « 1871. Parc des Buttes-Chaumont. Je sais que vous n’avez pas oublié. D’ailleurs, j’ai été chargé de vous rafraîchir la mémoire. » « Ces cinglés en toge dont j’ai fait mon dîner ! D’accord, je comprends mieux pourquoi ils embauchent des aveugles aujourd’hui. Pour éviter de voir la mort en face. » Eclats de rire de ma part. Le vieillard demeure impassible et ne s’est pas départi de son sourire. « Je vous connais, Desdichado. Deux choses vous obsèdent : votre image et la mémoire. Vous êtes obsédé par la mémoire. La mémoire de votre image. Vous avez oublié à quoi pouvait ressembler votre existence avant cette funeste nuit où vous fûtes mordu par un vampire défroqué, une ombre d’immortel qui se conduisait plus en junkie qu’en comte Dracula. Vous lui avez arraché le cœur votre métamorphose à peine achevée. Un dieu, voilà ce que vous étiez devenu. Peu de vampires ont votre stature. Et maintenant vous pensez retrouver votre part d’humanité dans les bras de cette mortelle. Mais l’éternité a mis fin à votre vie. Vous ne vous souviendrez jamais. » « Je vous remercie pour cette hagiographie mais tout cela ne m’explique pas qui vous êtes et ce que vous attendez de moi. J’aimerais le savoir avant de vous tuer. » « Genoveva. » « Genoquoi ? Jamais entendu parler. » « Non, ce nom vous est familier. » « Bon, c’est vrai que ça me dit quelque chose. Mais je ne sais plus s’il s’agit d’un club de foot ou bien d’une recette de pizza. » « Elle est notre maîtresse et je suis son vassal. Vous verrez bientôt son pouvoir. » « Je peux vous appeler Témoins de Genoveva ? Ça sera plus familier pour moi. » « Genoveva aurait dû vous éliminer depuis bien longtemps. Votre morgue est insupportable. Et vous semez le sang et la destruction où que vous alliez. » « Merci pour le compliment. » « Mais notre maîtresse a d’autres projets pour vous et elle m’a chargé de vous délivrer un message. » « Un message ? Dites lui que je ne couche pas le premier soir. » « Cessez vos blasphèmes. J’ai une proposition à vous soumettre. » Je bois d’un trait mon verre d’alcool ambré, me lève, ramasse un coupe-papier sur le bureau que je plante dans l’épaule du vieillard, qui se met à gémir. « Ecoutez. Je me bats les paupières et le reste des propositions de votre maîtresse. J’ai été amusé par votre ton et votre esbroufe de joueur de donjons et dragons mais c’est fini. J’ai une jolie pépé à retrouver. Un dernier mot ? » Le vieux a croqué une capsule. « Le coup du cyanure ? Vous, vous avez lu La Condition Humaine de Malraux. J’ai pillé quelques tombes en sa compagnie. » Mais la réaction de l’homme au poison est plutôt inattendue. Le réseau de ses veines apparaît soudain, son visage, son cou, ses avant-bras se zèbrent de noir. Les veines éclatent tandis que son sang se solidifie. Son corps raide et déjà froid n’est plus comestible. Je devrais craindre que cette Genoveva n’applique ce « remède » à toutes mes futures victimes ? Ce serait bien embêtant pour mon régime hyper protéinique. Foutaise ! Je n’ai pas peur de cette femme, si c’est bien d’une femme dont il est question. Sur ce, je sors, j’ai vraiment l’impression de vivre un mauvais roman noir. Et moi qui n’aspirais qu’à un peu de vérité, banale et légère…

 

« Fall in light, fall in light. Fall in light, fall in light. Feel no shame for what you are Feel no shame for what you are. Feel no shame for what you are. Feel no shame for what you are. Feel no shame for what you are. As you now are in your blood. Fall in light. Feel no shame for what you are. Feel no shame for what you are. Feel it as a water fall. Fall in light, ooh. Fall in light, fall in light, fall in light, ooh. Fall in light, fall in light, fall in light. Grow in light. » La voix de Jeff m’envoûte, sa prière sourd de ma conscience tandis que je descends les escaliers en colimaçon. Une chanson écrite pour moi. Aucune honte de ce que je suis. Choir, me relever dans la lumière, nonobstant le soleil. Ce vieil aveugle ergote comme l’être humain qu’il est. Je n’appartiens pas à la même espèce. Feel no shame for what I am. Je me souviens de Jeff le soir de sa mort. Memphis. Nous dînions ensemble en compagnie d’un autre ami, Keith Foti. Un repas bien arrosé, mais pas plus qu’à l’accoutumée. Jeff semblait satisfait de lui et de son travail. « C’est la première fois que je me sens bien avec cette musique. Je me sens comme au début. J’ai l’impression d’avoir passé un cap, un cap vers la source première. Comme toi, mais de façon plus… condensée. » Son visage hâve se fendait d’un large sourire. Il avait même pris sa guitare et chanté d’une voix plus éraillée qu’il n’aurait voulu Grace. Après le repas, nous avons décidé de nous promener un peu, de respirer l’air à pleins poumons, chemises ouvertes et narines ourlées de poudre blanche. Au bord de la Wolf River, affluent de l’Old Man River, tonitruant et fangeux à souhait. Les lumières de la ville nous parvenaient comme dans un rêve, à travers un verre de bourbon, ou plutôt comme si nous étions tous frappés en même temps de myopie, un voile artistique qui transcendait la réalité, qui allumait des feux d’artifice au sommet des buildings. « Je suis au sommet, c’est ainsi que j’aimerais tomber. » « Jeff, honnêtement, tu peux mieux faire… Le génie est celui dont la médiocrité éclabousse de virtuosité, de… de… couvre de son ombre… les… les autres… ses pauvres adversaires. » « Parle pour toi ! C’est toi le génie ! Qui se doute que tu as influencé la majeure partie des grands artistes de la deuxième moitié du siècle ? » Nous avons arrêté de courir, nous sommes assis dans l’herbe. Je me suis dessapé. Je voulais me baigner, que mon corps mort flotte au risque de me sentir vivant. Jeff m’a emboîté le pas. Il n’a même pas pris le temps de se déshabiller. J’ai essayé de lui porter secours, je suis resté une heure et demie dans l’eau à plonger comme un canard. La suite, vous la connaissez. Depuis ce jour, j’ai un peu de Jeff en moi. Je sais que ce n’est pas la mort qu’il souhaitait, que son instinct de vie lui interdisait de mettre fin à ses jours. Mais le destin manque parfois d’imagination. Une noyade…

 

Je suis maintenant au cœur de la nuit. Un lampadaire grésille au-dessus de ma tête. Je ris tout haut en repensant au vieil aveugle. J’ai rarement vu un geek de soixante-dix ans… Je mériterais parfois d’être transpercé, d’un point de vue strictement humain bien sûr, parce qu’un vampire n’a absolument pas besoin de se justifier par ailleurs. Je rentre, d’un pas traînant, je suis heureux, dieu seul sait pourquoi. Un sentiment diffus qui me remplit de contentement, sentiment fugace qui disparaît aussi soudainement qu’il m’a envahi. Je me sens las, un peu comme après l’amour, après le coït. Ce que j’ignore, c’est que la nuit me réserve d’autres péripéties, un rebondissement annoncé. Eclairé blanc par un lampadaire, une voix rompt ma pensée. « Desdichado ! »  Les murs de la rue réverbèrent cet appel. « Desdichado ! Desdichado ! Desdichado ! » Face à moi, j’ai une silhouette haute dont l’ombre menaçante recouvre mes converse. Je connais cet homme. Un vieil ami. Très vieil ami, du genre séculaire. Il s’appelle Vivien Ofield, mais tout le monde – le monde auquel nous appartenons – le surnomme « la gargouille », à cause de son aspect mi-félin, mi-simiesque, qui pourrait orner la gouttière d’une cathédrale. Mi-simiesque : grand, un dos voûté, des membres supérieurs étrangement longs et poilus, qui ballent contre des jambes étrangement courtes. Mi-félin : de petites oreilles circulaires, un profil de félidé quelconque, le tout entouré d’une crinière rousse et filasse. Voilà pour les présentations. Je ne lui serre pas la main. Il n’est pas très courtois d’ordinaire, il préfère mordre et ensuite discuter. Je m’attends à en découdre quelques heures. Vivien, cependant, ne bouge pas, reste à bonne distance. Sa voix siffle, une voix d’outre-tombe, ça va de soi : « Tu sors de chez l’aveugle ? » Je ne réponds pas. « Que t’a-t-il dit ? » Silence. « Tu n’es pas disposé à me répondre. Tu étais davantage bavard à Barcelone. » Je sors de mon mutisme. « C’est vieux tout ça. » « Oh ! A peine 250 ans… Ta mémoire te ferait-elle défaut ? J’en doute. Tu as toujours été très à cheval sur le passé. » « J’aime me souvenir d’où je viens. A propos, d’où viens-tu, ma gargouille ? Londres ? Paris ? Rome ? » La gargouille a un grognement qui me laisse penser que cette dernière remarque l’a quelque peu vexé. « Je ne veux pas te combattre. J’ai seulement besoin de quelques renseignements. Cet aveugle, tu le connais depuis longtemps ?

– Mais qu’est-ce que vous avez tous aujourd’hui à me pourrir la nuit ?

– J’ai un compte à régler avec lui.

Vivien approche progressivement. Son ombre continue de m’engloutir. Les autres, vampires ou non, m’ennuient au possible. Je ne suis pas disposé à lui répondre. Je me fous de ses doléances même si, cette fois-ci, nous avons apparemment le même ennemi. Vivien le sent bien. Il commence à fulminer, ses babines sont retroussées. « Si tu veux tout savoir, l’aveugle est mort. » « Tu l’as saigné ? » « Non, il s’est solidifié. » Moue dubitative. « Je t’assure, je n’ai rien fait… à part lui planter un coupe-papier dans l’épaule. » « Tu sais au moins de qui cet homme était un disciple ? » « Gepeta, quelque chose comme ça. » « Tu fais le malin mais tu devrais la prendre au sérieux. » « Je ne prends rien au sérieux… à part les sources de distraction, tu le sais bien. » « Tu n’as pas changé. L’immortalité ne t’a pas mis de plomb dans la tête. » « L’immortalité, non. Par contre, quelques chasseurs de vampires ne se sont pas gênés pour le faire. » « Toi aussi ! Il y a une semaine, un gamin de quatorze quinze ans a essayé de me tirer une balle en argent. Le bougre avait donné ses bijoux de baptême à un joaillier pour la confectionner… Bon, passons. » « Où va le monde ? » « Quelque part où les hommes ne pourront pas le suivre… Et toi non plus si tu continues à te foutre de Genoveva, ou de moi ! » « Je n’ai pas dit que je m’en foutais. Je l’attends simplement. Je sais par expérience qu’on ne fuit pas son destin, ou les desseins du Démiurge. Je me contente de l’ignorer en prenant des raccourcis pour l’obliger à accélérer la cadence. J’ai horreur des détails inutiles. Tu te souviens de ce marchand de tableaux à Barcelone. Comment il s’appelait déjà ? » « Pedro Alcaraz. » « C’est ça, Alcaraz. Un détail inutile que je passerai sous silence. » « J’en déduis que je suis également un détail inutile. Tu n’as rien d’autre à ajouter ? Non ? Tu es vraiment irrécupérable. » La gargouille fait craquer ses cervicales, ses griffes rétractiles apparaissent sous les manches trop amples de son manteau. « On va devoir se battre ? » Dis-je. « Tu le sais bien. C’est ainsi que cela se passe. » « Bon. Laisse-moi me… » Je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Il m’a projeté contre un mur. Il prend son élan, se rue sur moi. Je me lève dans un bond et me réfugie au sommet d’un lampadaire, j’enroule mes jambes autour, la lumière crue m’empêche de distinguer en détails les gestes de mon adversaire. D’un coup de pied, je crois, il penche ma pitoyable cachette qui oblique dangereusement vers le trottoir, j’ai l’air d’un singe accroché à un palmier. Je tombe encore et il me saisit à la gorge. Mes pieds battent l’air, de mes mains, j’essaie de détacher son emprise. Il serre de plus en plus fort, ses griffes lacèrent mon cou. Mes yeux sortent de leurs orbites. Il doit m’assommer avant d’arracher mon cœur – c’est de cette façon qu’on procède en général. Je ramène mes pieds sur sa poitrine en me pliant presqu’en deux, et je pousse, je prends mon impulsion comme si je voulais sauter le plus haut possible. Soudain, un horrible craquement, mes pieds ont enfoncé sa cage thoracique. Je pousse plus fort encore, mon cou est en lambeaux, ses griffes ne tiennent plus qu’à un fil… de peau. Ça y est, je bondis horizontalement, un bond d’au moins quinze mètres, et je me retrouve dans une benne à ordures. Je me reprends rapidement. Je saute hors de la benne. Vivien est à genoux, il tente de reprendre son souffle, il a enfoncé sa main dans son thorax pour dégager ses poumons des côtes qui les transpercent. C’est le moment ou jamais de lui asséner le coup final. Je le pousse, d’une pichenette, il est dos au sol, j’appuie ma semelle sur sa poitrine. Il gémit, atrocement. « Cette Genoveva, elle te fait vraiment peur ? » Dis-je. Il se met à ricaner. « Toi aussi, tu auras peur quand elle enfoncera sa main dans tes entrailles. » « Un dernier mot ? » « Fils de pute ! » « D’accord. » Et je plonge ma main dans ce qui lui reste de poitrine, saisit son cœur et l’arrache d’un coup sec. Je croque dedans comme dans un fruit chaud et vivant. « Berk ! Gâté, et depuis longtemps. » Je jette la chair sanguinolente dans la benne et me cache le visage tandis que Vivien disparaît en cendres sous le lampadaire penché qui continue de grésiller. Je regarde ma montre-bracelet : deux heures. La nuit n’est pas finie. Tant mieux. J’ai besoin d’un remontant.

 

Direction le Circus, où j’ai toutes les chances de trouver Jonathan. Garée le long du trottoir, une mustang noire aux chromes reluisants. Je brise la vitre arrière. Je démarre. Chez moi, les voyages en voiture sont propices à la rêverie. Au bout de quelques minutes, bercé par le ronronnement sourd du V12, j’ai une révélation. Je freine brusquement. Une voiture manque de me heurter. Le conducteur m’insulte. Il ouvre sa portière, qui grince atrocement. Il sort de son véhicule, une espèce de batte de baseball à la main – ce qui est peu vraisemblable puisque nous sommes en France et que le baseball n’est pas un sport très répandu ici – en même temps n’oublions pas que je suis au volant d’une Ford mustang cabriolet de 1965. « Enculé, tu peux pas faire attention. » Il commence à secouer la voiture. Des auréoles jaunes sous ses bras, j’ai un haut le cœur. « Ouvre ta portière si t’es un homme, tarlouze. » « Tarlouze ! » Je sors, je sors. « Pédé, tu connais pas ton code de la route. » « Pourquoi est-ce que je tombe toujours sur des archétypes de la connerie humaine ? » « Hein ? C’est moi que tu traites de con ? » « Le mot « archétype » est plus insultant puisque je vous dénie toute originalité, et toute réalité puisque je vais… » Son arme de fortune s’abat sur moi comme le marteau géant d’une fête foraine. Je suis au sol. Il me donne des coups de pied dans les côtes. Je suis recroquevillé sur moi-même. Il me frappe, inlassablement en hurlant des insultes. A croire que j’ai laissé toutes mes forces dans le combat de tout à l’heure. Je le laisse faire. Je ricane même. « J’espère que tu en as assez, pédé ! » Je vois ses chaussures cloutées qui s’éloignent de moi. Son pick-up démarre en trombe et emboutit l’aile droite de la mustang. Sacrilège. Je me relève péniblement et m’assois dans le siège de cuir baquet. Heu… quelle était cette révélation ? Ah oui ! J’avais réussi à oublier que je n’ai plus aucun souvenir de ma vie avant… Je connais cette amnésie. Je vis avec depuis trois cents ans, mais, là, au volant de ce mythe sur roues, dans l’écrin de la nuit, j’ai presque ressenti… une émotion de mortel : la nostalgie. Je l’ai dit, j’ai la chance de vivre plusieurs vies successives, et je m’amuse le plus souvent à me créer un avatar : écrivain mondain, pique-assiette jet setter, ami des stars oubliées, ou tout simplement noctambule sans attache, ou petite pute. Je n’ai plus de conscience, de voix intérieure qui règlerait mes mœurs. Je suis un animal doué de pensée. Je prends tout, au moment qui me fait envie, sans jamais éprouver le moindre remords. Je m’amourache facilement, je m’entoure facilement. Mais la nostalgie… Et puis comment regretter une époque, prime époque, dont je n’ai plus aucun souvenir ? Cela signifierait-il que j’ai encore, au fond de moi, une trace, microscopique certes, de mortalité – moralité –, d’humanité, de l’homme que j’ai été une trentaine d’années avant de gagner mon sésame pour l’enfer ? Rrrrrr. Suis-je réellement, au sens humain du terme, amoureux de cette fille ? Ou bien – j’opte pour cette seconde possibilité avant même de l’avoir formulée – suis-je capable d’éprouver un sentiment comme pour la première fois dès que je décide de tirer un trait sur une de mes « réincarnations » volontaires ? Autrement dit, j’aime Alma parce que j’ai décidé d’oublier mes expériences sentimentales précédentes. Je me prends trop la tête. Un vampire digne de ce nom, autodéterminé et auto-suffisant, est un hédoniste qui ne pense jamais plus de trente secondes d’affilée.

Je suis une machine, je suis affranchi de toute contingence physique et sexuelle. On m’a sorti de la prison du corps, mais, quoi que je fasse, j’y retourne, je m’y plonge, je m’y perds. C’est Turing qui m’a appris cela. Il a été une grand source d’inspiration pour moi. Vais-je devoir me souvenir d’Allan ? Amnésie d’un côté. Hypermnésie de l’autre. Je ne suis par hypermnésique au sens médical du terme, mais la perfection qui est la mienne – vous ai-je dit que j’étais parfait ? – ne me permet aucun oubli. J’ai connu Allan Turing dans les années quarante du vingtième siècle. J’étais Londonien, étudiant. J’assistais aux cours du soir, évidemment. Je prétendais travailler dans un laboratoire le reste de la journée. Je m’intéressais à la psychologie, et absolument pas aux sciences de l’informatique, domaine d’Allan Turing. Vous ai-je dit que c’est moi qui ai donné à Steve Jobs l’idée de faire de la pomme croquée l’emblème de son entreprise ? C’était ma façon de rendre hommage à un génie malmené par la connerie humaine, un homme pour qui Blanche-Neige représentait l’archétype même de l’incompréhension et du déni romantique de l’évidence – vous croqueriez, vous, dans une pomme offerte par une sorcière ?

Bon, je me permets un petit détour mnémonique. Après Londres, je suis allé faire un tour du côté de Cambridge. Pour être honnête, j’y ai suivi une fille, Mélissa, qui voulait me faire connaître le délice élitiste de la vieille cité. Je ne sais pas dire non aux jeunes femmes, surtout quand ce sont de magnifiques rousses au petit cul et au visage gracieux semés de discrètes éphélides. A la vérité, on pourrait me tenir grief de vouloir à ce point ressembler à un être humain. Mais, quand on possède l’immortalité et la perfection – je vous ai dit que j’étais parfait ? – on réalise parfois que l’originalité et le renouveau résident entre les bras minces et diaphanes d’une fille nue et abandonnée à vous. C’est de cette nostalgie précisément que je me suis rappelée tout à l’heure. C’était une petite bourgeoise que ses parents avaient envoyée en pension à Londres, non loin d’une vieille tante sévère. Elle y vivait depuis ses douze ans. Une élève douée, modèle d’esprit de contradiction, promis à un avenir glorieux. Son A Levels en poche à quinze ans. C’est d’ailleurs à ce moment de sa courte existence que j’ai fait sa connaissance. Le parfait dandy hispanique – pour autant que je m’en souvienne – incrusté à sa fête de fin d’année. Voyez le cliché. Une douce friandise à me mettre sous la dent, quoique je retinsse en moi pendant quelques mois ma terrible envie de la sucer. Bâton de guimauve, rose pâle dans son écrin violet, une robe à corset, entre costume de fête suranné, panoplie enfantine et déguisement prénuptial. Je l’ai donc suivi à Cambridge à la rentrée scolaire de l’année suivante. De plus, une affaire policière me pressait quelque peu de partir – un journaliste peu inspiré avait intitulé son article sur mes deux misérables mises à mort londoniennes cette année-là « The new Jack the Ripper sows the disorder at the exit of schools ». Mélissa commençait des études d’économie au King’s College pour devenir je ne sais quoi dans un futur que ma rencontre venait justement d’hypothéquer gravement. De toute façon, Mélissa ne fut qu’un viatique vers une de mes relations les plus chères, avec celui qui comprit Einstein à l’âge de seize ans. Je le rencontrai un soir qu’il se disputait avec un de ses professeurs à la sortie d’un cours. Je m’étais perdu dans la ville-université. La nuit tombait. Les bâtiments blancs semblaient pencher leur lourd frontispice dentelé, alourdis par tant de science pluriséculaire. L’herbe verte fluorescente sous un ciel gris et changeant – noir, gris, noir, une touche de bleu, gris. Je longeais un couloir qui donnait sur plusieurs grandes salles. Le bruit d’une dispute m’attira. Un jeune homme et un vieux professeur, un jeune homme et son double à l’hiver de sa vie, un homme face au miroir du temps. J’avoue que cette scène me troubla, moi qui ne vieillirai pas, qui ne mourrai vraisemblablement jamais. Combien de kilomètres d’asphalte, de terre et de pelouse j’ai avalé avec lui ! Je parle évidemment de course à pieds. J’ai été l’amant de beaucoup de femmes, et parfois la maîtresse de certains hommes. Je ne parlerai pas d’orientation sexuelle. Je me suis attaché(e) à des individus de l’espèce humaine, hommes et femmes, selon les rencontres et mes inclinations du moment.

La sonnerie de mon portable me rappelle à la réalité – Tubular Bells de Mike Oldfield. C’est Jonathan. Il a eu mon message – je lui avais envoyé un message. Il m’attend au Circus. J’embraye. Je serai là d’ici un quart d’heure.

Jonathan m’attend sur le parking. Apparemment il n’a pas réussi à entrer. Mon bolide le surprend à peine. « Chouette la voiture. » Les blessures que l’autre taré m’a infligées ont disparu. Je lui jette les clés. « Je te la donne. » Il sourit et met les clés dans sa poche. Je dis en époussetant mon veston : « Je vois que ton art de la séduction ne fait toujours aucun effet aux videurs. » Jonathan a un sourire navré. « C’est un nouveau. » Il faut dire que le Circus appartient aux clubs branchés de la côte, qu’il est fréquenté occasionnellement par les joueurs d’une équipe de rugby professionnelle locale et qu’un sourire navré ne constitue pas un sésame suffisant pour accéder aux délices du cocktail maison siroté sur la terrasse chauffée. « Il y a eu un match important ce soir et la boîte est blindée. J’ai l’impression que ce sont les joueurs qui font le casting… » Nous nous présentons au videur. Il refuse de nous laisser entrer, ce qui n’est pas étonnant vues nos dégaines – et mon supposé accoutrement – qui n’en est pas un. Le videur : un petit blond coiffé à la brosse qui grogne littéralement. Je crois que les séances de musculation intensives auxquelles il se livre quatre fois par semaine l’ont quelque peu gonflé d’orgueil et de testostérone. « Mon Dieu, le sang n’afflue plus dans ta pauvre petite tête. » « Vous devriez vous casser avant que je m’énerve. » « Tu sais, je connais des indiens jivaros qui ont une tête plus grosse que la tienne, même après réduction. » « Il est drôle, l’autre tarlouze déguisée en vampire. » Je me penche à son oreille. « Ce n’est pas un déguisement. Les films sont très réalistes aujourd’hui. Maintenant je vais entrer avec mon ami et tu me présenteras tes plus plates excuses pour m’avoir insulté. » Un temps. Assez long. Le blondinet se met à rire. « Tu me fais le coup de la suggestion ! Ah ! » Il y a un certain nombre d’individus qui sont imperméables à mes pouvoirs mentaux. A moins que ce ne soit le contexte de cette nuit qui m’ait un peu émoussé. Passons donc au plan B. « Nous devons entrer. Il en va de ta survie. » « Ma survie ? Hé ! Benji ! Viens voir ! » Un second videur – Benji – fait son apparition. Un hercule de foire. Terre carrée, littéralement. Il mâchouille un cure-dent. « Ces messieurs menacent notre survie. » Jonathan a un mouvement de recul. « C’est pas grave. On reviendra une prochaine fois. » Il a mis sa main sur mon épaule. Je dis sans me démonter : « Nous sommes des habitués. Nous venons au moins deux fois par semaine. » « Les habitudes sont faites pour être changées. » « On fait un pari : si je suis capable d’assommer ton collègue avec l’objet de ton choix, tu nous laisses rentrer. » « Pari tenu. » Jonathan s’est éloigné. Le blondinet regarde autour de lui à la recherche de l’objet le plus insignifiant. Il se tourne vers son acolyte, émet un « ah » de satisfaction et se saisit avec dégoût du cure-dent à moitié mangé. Il me le tend : « Vas-y. Assomme-le avec ça. » Je souris. Je fais quelques pas dans l’entrée, je passe derrière le cordon rouge de sécurité, je suis devant Hercule. Mon geste est rapide et précis. Le cure-dent se retrouve dans son nez, qu’il transperce de part en part à la façon d’un piercing tribal. La douleur est si vive et si surprenante que je n’ai qu’à appuyer la semelle de ma chaussure sur la zone de sa jambe qu’on appelle – je crois – fosse poplitée pour qu’il tombe à genoux. « Aide ton copain, je crois qu’il va tourner de l’œil. » Je fais signe à Jonathan de venir. Pendant ce temps, le blondinet s’est précipité sur l’autre pour lui porter secours. Nous entrons.

La salle est comble. Le coin VIP est occupé par une dizaine de colosses. Jonathan avait vu juste. Nous nous asseyons au bar, commandons des verres, des verres et des verres. Jonathan parle et j’écoute. Une fille vient s’asseoir à côté de moi. Nous engageons la discussion. Une suite de questions-réponses sans originalité, le flirt habituel quoi. Je demande à cette ravissante jeune personne si elle connaîtrait une amie aussi délicieuse qu’elle pour tenir compagnie à Jonathan, que je présente au passage comme un DJ prometteur, successeur de David Guetta. Elle fait signe à une jeune femme de nous rejoindre. Nous sommes maintenant entourés de deux mannequins slaves, aussi court vêtues qu’éméchées, qui déversent à nos oreilles leurs doux chuchotis en guise de préliminaires. Jonathan a un regard ému vers moi, que j’interprète comme un remerciement mouillé de larmes. Il n’y a vraiment pas de quoi. Mais le tableau est bientôt troublé par l’arrivée de deux des colosses du carré VIP. Apparemment nous sommes en train de draguer leurs petites « fiancées ». Excusez-nous, nous ne le savions pas. Ce sont elles qui nous ont allumés les premières. Les filles s’insurgent contre ce manque de galanterie. Non, messieurs, nous ne traitons pas vos amies de « putes ». Le premier colosse, aux oreilles ratatinées et aux dents impeccables, saisit Jonathan par le col de sa chemise et le secoue violemment. Je m’interpose. Le colosse est à terre, la bouche en sang – deux de ses dents sont plantées dans mes phalanges. Il geint, ce qui rameute tous ses petits copains rugbymen. Il serait aisé de décrire l’étonnante raclée que j’infligeai à dix sportifs de haut niveau, spécialistes du plaquage et autre manchette. Je préfère rapporter la remarque de Jonathan alors que j’enfonçais le crâne d’un demi de mêlée dans un bac à glaçons : « Il est pas croyable, ce mec. » Nous disparaissons en entendant les sirènes de police.

Sur le parking. Ma vie est faite de ces nuits de beuverie et de bagarres. Je suis la lie de tous les noceurs. J’ai renoncé aux dorures des palais pour ce simulacre d’existence « branchée ». Jonathan jubile, il mime des coups de pied et de poings. « Comment t’as fait ça ? T’es pas humain. De toute façon, je le savais. Tu partiras pas tant que tu ne m’auras pas dit comment t’as fait ça. » « Comment j’ai fait ça ? D’après toi ? Vas-y, j’écoute ton interprétation. » « Tu vis la nuit, tu évites la police, tu as une formation de commando ou de tueur professionnel, tu connais les techniques de programmation mentale, en plus tu voles des bagnoles et tu vis dans un loft luxueux. Pour moi, c’est sûr, tu es un ancien espion de la CIA qui fuit son ex-gouvernement qui cherche à t’éliminer parce que tu es en possession d’informations top-secret. » D’accord. Nous sommes interrompus par une voiture, qui se gare à quelques mètres de nous. Je reconnais le bruit de cette portière qui s’ouvre en grinçant. Je me retourne. C’est le type à la batte de base-ball. Tout en répondant à Jonathan – « Tu as tapé dans le mille. Je suis un tueur. Et maintenant tu es mon complice. » « Complice de quoi ? » – je me dirige vers l’autre homophobe. Il me voit et se remet à m’insulter : « T’es encore là, sale lopette. Tu veux encore tâter de ma batte ? » Je suis devant lui, à quelques centimètres. Il lève le poing. Je prends sa tête entre mes mains et je lui romps le cou, à 360 degrés. Il s’écroule, les yeux ouverts, la langue pendante. Je reviens vers Jonathan. « Complice de ça. »

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