Nuit du jeudi 16 avril au vendredi 17 avril

Minuit. C’est mon heure. Les chiffres rougeoient sur le cadran du radioréveil. J’ai hâte de commencer à régner. C’est une évidence maintenant. Les choses ont roulé ainsi jusqu’à hier soir, une nuit à apprendre à me connaître, cela n’est pas donné à tout le monde. Le café est dégueulasse et n’a aucun effet sur moi. J’attends un coup de fil de Jonathan. J’ai envie de sortir. Une telle révélation, ça se fête ! Tiens. On frappe à la porte.

 

Alma est passée. J’avais dû lui donner mon adresse. M’en souviens pas. Elle est entrée comme une furie, parlant de je ne sais quel type qui lui réclamait de l’argent. Après lui avoir demandé de se calmer, nous nous sommes assis sur le sofa. Elle s’est soudain mise à glousser, puis à rire carrément. Elle m’a fait remarquer que j’avais accroché un tableau à l’envers, un monochrome rouge et or. Elle l’a décroché, l’a remis à l’endroit, l’a fixé un moment, puis a murmuré « merde ». « Qu’y a-t-il ? » « C’est la plus belle reproduction de Klein que j’ai jamais vue… » « Reproduire deux couleurs sur un tableau, ce ne doit pas être très compliqué. » « Au contraire, c’est une fausse simplicité. Il faut être stupide pour croire que même un enfant de cinq ans pourrait faire ça. On dirait un vrai monogold, en plus petit peut-être. Mais je ne vois pas ce qu’il viendrait faire dans ta garçonnière. » « Le Silence est d’or. » « Pardon ? » « C’est le titre qu’Yves Klein a donné à ce tableau. Je ne m’y connais pas trop en peinture mais il doit valoir dans les 100 000 euros. » Toujours en admirant la peinture, Alma, dans un souffle : « L’or qui transfigure l’art, c’est l’éternité sous nos yeux. » « Ça me définit assez bien. » « Tu dis quoi ? » « Laisse tomber. » « Ce n’est pas l’original au moins ? Tu n’es pas un as de la cambriole ? » « Non. Klein l’a peint spécialement pour moi. » Rire d’Alma. « Impossible. Il est mort avant que tu naisses. Je suis incollable sur la vie des artistes. Cours d’arts plastiques au lycée. » « Enfin, il aurait pu le peindre pour moi. Je le tiens de mon grand-père qui était un ami de Klein. » « Non, sans déc’. » Nous avons bu la moitié d’un Chardonnay bon marché et nous nous sommes passablement pelotés. J’ai toujours envié les balbutiements sexuels des adolescents d’aujourd’hui. Et voilà que je peux faire comme eux.

Deux heures du matin. Alma m’a pris par le bras et m’a conduit dans une expo nocturne, un copain photographe. Une sortie culturelle en pleine nuit. Une cave aménagée en galerie, des pavés au plafond, un puits de lumière au milieu de la pièce, éteint, il fait nuit. Trop prétentieux. Trop prévisible. Comme vous avez dû le comprendre, je hais la photographie, j’ai tordu le bras d’un type qui voulait me tirer le portrait, un souvenir pour l’artiste. Photographier les dix péquenots qui se sont déplacés. Alma est une fausse passionnée comme je suis un faux blasé. J’aime affecter l’indifférence en sa présence. Cela la rend plus cinglante à mon égard. J’aime quand elle se moque de moi, de ma démarche dansante, de mes tenues sombres et semblables. Je crois que j’ai besoin d’elle, j’ai pris conscience de cela en lisant mon journal d’antan. Il faut que je simule la vie, et elle est la vie, dans toute sa splendeur, splendeur que j’obscurcis de ma silhouette, le stupre, le feu quand moi, je brûle sans chaleur.

Trois heures du matin. Nous déambulons à présent sur la promenade du port. La mer, pétrole onctueux, clapote contre les coques des bateaux. Je n’attends rien de cet instant. Alma me plaît. La nuit, farouche, se voile de tulle grise, la lune en est parée par endroits. La nuit est mon royaume. J’ai de nombreux sujets, j’ai droit de vie ou de mort sur eux. J’exagère à peine. D’autres suzerains peuplent les ténèbres, je suis armé contre eux. Mais nous ne sommes pas si nombreux. Beaucoup ne survivent pas aux premiers jours de leur nouvelle naissance. Le soleil a raison de leur naïveté. J’ai connu un garçon qui, se réveillant immortel, s’est jeté en plein jour, ses cendres ont assombri momentanément le ciel.

Les restaurants ferment. Sur le port, on dort peu. Un garçon nous regarde en souriant tout en rentrant une pile de chaises. Je lui montre les crocs, il disparaît. Alma m’a pris la main et elle chantonne. Je régresse. Un ado sur le point de faire une bêtise. Elle dit : « Tu as déjà rêvé que ton corps ne t’appartenait pas, que tu n’étais qu’un esprit locataire. » Je réponds : « Tu parles d’un bail. » « Pourquoi es-tu avec moi ? » « J’aime la nuit, et tu l’aimes au moins autant que moi. » « Vraiment ? Tu n’es pas comme moi, quoique tu en dises. Bon, on a des points communs mais tu as… l’air d’être là sans être là, tu n’as pas la même matérialité. On dirait que tu ne vis pas dans le temps mais… parallèlement au temps. Comment t’expliquer ? Tu es hors du monde et dans le monde en même temps. » « Evite de me psychanalyser. Je suis comme toi, peut-être en un peu plus torturé. » « Torturé ? » « Ou tortionnaire, parfois. » « Qu’est-ce que tu veux dire ? » « Rien. Où est-ce qu’on va maintenant ? » Elle n’a pas le temps de répondre. Quatre homme sont sortis de l’ombre, maigres, l’un d’eux brandit un couteau de boucher. Il halète, sans doute un toxico en manque. Les autres ricanent et nous acculent contre une benne. Ils nous demandent notre fric. Je mets ma main à la poche. Le toxico sursaute, me plante. Je tombe à genoux. Je saigne par la bouche, le couteau est encore dans ma poitrine. Alma s’est mise à hurler. L’homme se bouche les oreilles et crie à son tour. Les autres lui disent de la fermer et commencent à le tabasser. Il reste à terre et se berce. Il la ferme. Alma aussi. Deux des maigrichons la saisissent. Un troisième la touche, fait glisser une lame de rasoir sur ses cuisses en direction de son entrejambe. Il descend sa braguette et cherche sa bite. Il la trouve et la lève vers son visage, un bout de chair sanguinolent qu’il regarde, ahuri. Je lui dis en lui montrant son rasoir : « C’est ça que tu cherches ou seulement ta bite ? » Je luis brise la nuque et lui enfonce son appendice au fond de la gorge. Les deux autres tombent avant même de penser à s’enfuir : ils ont deux trous rouges – circulaires, larges, profonds – au côté droit. Je relève le toxico, le prends par la peau du cou et le jette d’un mouvement puissant dans la mer – qui doit se trouver à vingt mètres de nous. Plouf. Alma n’a pipé mot.

 

Nous nous asseyons sur un banc, isolé, loin du massacre. Elle est en état de choc, je la prends dans mes bras. « Tu…tu… » Elle bégaie, n’arrive pas à parler. Je mets mon index sur sa bouche et lui susurre à l’oreille que tout est fini. Je sais pourtant comment vont tourner les choses. J’attends qu’elle se soit calmée pour commencer : « Je suis un vampire. Je suis immortel, tu n’as pas rêvé, ce couteau de boucher m’a bien transpercé. J’ai une puissance et une acuité qui défient celles de Superman et ma kryptonite à moi, c’est le sang humain, il me sauve en même temps qu’il me perd. Je dois te dégoûter, c’est normal, je ne t’en voudrai pas si tu pars prévenir la police ou Van Helsing. Je devrais te dire quelque chose comme : « A moins que tu sois stupide… tu ne m’approcheras pas. » Mais non, je veux que tu restes. Je suis qui je suis, je suis fait comme je suis fait. Quand j’ai envie de mordre, je mords. Quand j’ai envie d’aimer, j’aime. C’est à ton tour de dire quelque chose. » Alma ne me regarde pas. Mais je sens bien qu’elle sourit. Je suis à peine surpris par ce rictus déformant qu’elle affiche tandis qu’elle me présente son visage : « Je le savais. J’ai été attirée par toi dès que je t’ai vu. » Un temps. Cinq secondes, puis elle dit : « Comment ça se passe maintenant ? Tu vas me mordre ? » « Rien ne m’y oblige. » « Tu es une espèce à part, du genre chaînon manquant, ou tu as passé un pacte avec le diable ? » « A vrai dire, je n’en sais rien. Je crois qu’il y a un peu des deux. » « Quel âge tu as ?  Tu es né où ? T’as connu des gens morts célèbres ? Tu peux marcher au plafond ? » « Doucement ! J’ai trente ans depuis assez longtemps je dois dire. Et… le reste ne t’intéressera peut-être pas. Enfin, si tu veux tout savoir, j’adore marcher au plafond. » « Tu ne vas pas m’égorger quand même pendant que j’aurai le dos tourné ? » « Je te rappelle que je viens de te sauver la vie. » Du coq à l’âne, quoique : « Tu as tué des gens depuis qu’on s’est rencontrés ? » « Je ne m’en souviens plus. Je dois t’avouer que ça m’arrive parfois. » « Et comment tu les choisis ? » « Le hasard des rencontres. Je n’ai rien contre eux. Bon, c’est vrai que, quand je croise un abruti, j’ai davantage tendance à le vider de son sang. » « Il faudra que je te présente mon proprio. » « Tu n’es pas surprise ? » « Par quoi ? » « Eh bien, je suis un vampire ! » « Et alors ? Mon dernier petit copain était hermaphrodite. Imagine un tout petit pénis au-dessus d’un minuscule vagin, Ken et Barbie en un. » « Tu ne comptes plus t’enfuir en hurlant et en courant de façon ridicule ? » « Non. J’ai bien compris que tu étais un psychopathe immortel dont les mains sont aussi acérées que des poignards. Tout va bien pour moi. » « Ok. » « Hé ! J’ai une idée ! » « Laquelle ? » « On pourrait former un duo. Je serais ta rabatteuse attitrée. Je séduirais des types – ou des filles, ça dépend de tes préférences – et je les amènerais là où tu fais tes trucs de vampire. Je serais ton double. » « Et tu rabattrais mes proies ? » « C’est ça. Qu’est-ce que tu en penses ? » « Il faut que je réfléchisse. C’est la première fois que j’ai ce genre de discussions avec une mortelle. » La conversation ne s’est peut-être pas passée ainsi dans les moindres détails, mais, grosso modo, voilà sa teneur. J’ai quitté Alma au lever du soleil. Elle m’a fait un clin d’œil de connivence et a disparu au coin d’une rue.

Je me couche. Chez moi, il fait noir. Les volets sont fermés, les doubles rideaux tirés, j’ai entouré les cadres des fenêtres de ruban adhésif et des paravents en bois achèvent de barrer le chemin à la lumière du jour. Je suis fatigué comme je l’ai rarement été. Bonjour et à ce soir.

Laisser un commentaire

Anna Siniscola |
Angelrardrouge |
Angelrardbleu |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Pouetpouetpoete
| La Carte Postale Littéraire...
| Né de poussière d'étoiles