Nuit du mercredi 15 avril au jeudi 16 avril

Pas pu dormir. Suis resté éveillé tout le jour, à tourner en carré dans ma salle de séjour rectangulaire et sans meubles. Et si le vieux avait prévenu quelqu’un ? Et si Alma était de mèche ? Si son apparition de l’autre soir n’était qu’un stratagème inventé par l’aveugle pour me ramollir ? On sait tous l’attrait qu’exercent les jeunes vierges sur les vampires – quoique je doute de la virginité d’Alma. Non, le vieux voulait encore me rencontrer. Me dénoncer aurait contrecarré ce souhait. Quant à Alma, mon sixième sens ne m’a rien signalé. (Avoue que tu as baissé ta garde avec elle.) C’est vrai, ces deux derniers jours m’ont davantage mis à l’épreuve que la seconde guerre mondiale. Un peu comme si en vieillissant, en prenant de l’âge plus exactement, et sans la connotation péjorative du mot « âge », je rajeunissais dans mon cœur, j’aspirais à plus de simplicité et moins de… Arrête ! Voilà l’inconvénient d’un journal intime, il vous force à la sensiblerie. Hé ! Je ne suis pas Bridget Jones ! En fait, mon trouble vient de ce journal. Je l’ai écrit, je reconnais mon écriture mais je le lis comme s’il s’agissait des confessions de quelqu’un d’autre. Son titre même m’intrigue – je ne me souvenais pas avoir donné un titre à ce ramassis de vieilleries – Les lèvres écarlates. Les lèvres écarlates ? Les miennes ? Celles de mes victimes ? Un signe qui me caractérise comme cette lettre A rouge sang qu’Hester Prynne portait sur sa poitrine, sa malédiction, ma malédiction ? Je l’ai lu entièrement. J’en recopie des extraits ici, pour exorciser cette partie de moi dont je croyais être débarrassé et que le vieil aveugle vient de me greffer de force.

 

« (…) 28 août – J’ai conçu le plan de quitter Paris, mais pour aller où ? L’insurrection est finie, les hommes marchent dans de nouvelles ornières, plus de fureur, j’ai le silence en horreur. Je commence à m’ennuyer. Ah ! L’ennui ! Mon pire ennemi, qui me conduit aux pires distractions ! La nuit, j’erre dans les rues, mon ombre fantastique tantôt me suit comme un animal docile, tantôt me précède vers la déraison. Symptôme de mon emportement et de mon dégoût pour cette société qui déjà recule, je vandalise les hôtels de ceux que j’égorge. Par étourderie ou sensiblerie, selon mon humeur, je laisse la vie sauve aux filles de joie après leur avoir dévoilé mon visage. D’ici quelques jours, mon portrait rejoindra les affiches de théâtre sur toutes les colonnes Morris. J’oublie certes de mentionner une petite aventure qui me guérira momentanément de ma mélancolie. En effet, j’ai rencontré dernièrement une merveilleuse créature. Sa gorge est à jamais tatouée sur ma rétine. Elodie, son doux prénom au panthéon des beautés perdues, arrachées à la vie par ma soif inextinguible ! Elle se faisait appeler André ; on dit qu’elle a sauvé la vie de vingt communards en leur donnant tout simplement l’idée de surélever leur barricade. Elle ne mérite pas pour autant le sobriquet de pétroleuse. La femme a simplement cette sagesse qui fait défaut aux esprits mâles. Une mère au chevet de ses petits, ni plus ni moins. Dans ce café de la rue d’Orchampt, elle chantait son désespoir et ses amours passées ; un homme vilain et petit l’accompagnait au piano forte, une antiquité. A dire vrai, l’homme comme l’instrument étaient antiques. Je lui offris un verre de vin. Il ne fallut pas longtemps avant qu’elle ne m’abreuvât de détails sur sa singulière existence. In vino veritas ! Elle vivait de son tour de chant mais nourrissait en son fore intérieur l’ambition de devenir l’égal de George Sand. Je la plaignais plus que quiconque. La Sand est bavarde et lourde, du moins d’après ce que j’ai entendu dire d’elle. Elodie – prénom que je préfère à André – me donna à lire quelques uns de ses poèmes, une poésie mièvre et pastorale où des bergères trompées égorgent elles-mêmes leurs séducteurs. « Et Phyllis lumineuse y enfonça le fer. » Moi qui me refuse à écrire de la poésie de peur d’être médiocre, je ne sus que dire de ces vers pour le moins sanglants. Mais Elodie attendait tout autre chose de moi. Elle me susurra à l’oreille une invitation à la rejoindre après la fermeture de l’établissement. Elle vivait au premier étage, le patron lui offrant pension complète. Elle laisserait sa fenêtre entrouverte, déposerait une rose rouge dans l’entrebâillement. Elle soupçonnait chez moi la force et l’agilité d’un athlète. J’acceptai tacitement. Je réglai sa note et la mienne et fis mine de rentrer chez moi.

Adossé à un mur suintant, j’attendis minuit. J’escaladai sans peine la paroi lisse jusqu’à la fenêtre d’Elodie. J’entrai à pas de velours. Il faisait noir, aucune bougie n’était allumée. Je voyais pourtant cette pièce comme en plein jour. Peu de meubles, un spacieux lit à baldaquins enfoncé dans un semblant d’alcôve. Soudain, quelqu’un glissa derrière moi. Je sentis un souffle chaud dans mon cou, sensation inédite s’il en est. Je fus soudain agrippé par deux bras minces à la force insoupçonnée. Pendant que je me débattais mollement, une petite bouche suave me mordillait la nuque et les oreilles. D’un coup de rein, j’inversai la situation et précipitai lourdement Elodie sur le lit à baldaquins. Elle riait, cette lutte enfantine semblait à son goût. Je l’embrassai résolument, comme pour lui rappeler que j’avais remporté notre petite joute et, elle, en bonne perdante, se laissa faire. La chaleur nous emporta alors dans une étreinte passionnée. Elle se cambrait à chacun de mes baisers, faisant semblant de se dégager, sans doute pour me rendre plus précis et impatient. Cela fonctionna. J’admirai la perfection de sa plastique. Bien que n’étant plus âgée de vingt ans, elle respirait la candeur, et l’envie d’être foutue se lisait dans les regards hagards qu’elle me lançait tandis que je déboutonnais son corset. Ses seins apparurent à la lumière d’une bougie, lourds et ronds, l’aréole de leurs tétons bruns se dessinait si nettement sur la pâleur de la peau qu’elle semblait avoir été croquée par quelque artiste réaliste. Ce fut une nuit inoubliable. Je regrettai d’avoir dilapidé mon temps dans les bras des putes dégénérées des faubourgs.   

« Tu fais l’amour comme un puceau » me dit-elle après que nous eûmes somnolé quelques minutes, sonnés comme après une charge de cavalerie.

Elle continua :

« Ce n’est pas un reproche, c’est même plutôt flatteur pour moi. J’ai l’impression d’être ta première maîtresse. »

Un peu vexé, je répondis :

« J’ai suffisamment de jeunesse et de force pour être le premier de chaque femme que je possède. »

Elle émit un petit rire diabolique et répéta, songeuse, la fin de ma phrase. Puis, s’asseyant sur le lit, elle dit plus haut :

« Je t’ai dit que j’aspire à dépasser en génie George Sand. Cela vaut également pour ses frasques. »

Ses frasques ? Elodie se leva et fit quelques pas en direction d’un secrétaire que la pénombre dissimulait partiellement, sans doute. Elle continuait de parler avec la même voix monocorde mais appuyée :

« Je veux que l’on se souvienne de mes vers, de mes bergères filles de Némésis. Aimer est une belle affaire quand on ne peut dominer l’objet de sa passion. C’est bien ce que les hommes pensent, n’est-ce-pas ? »

Le ton de sa voix devenait inquiétant. J’entendis le bruit d’un tiroir qu’on ouvrait. Sans doute avait-elle quelque récit à l’eau de rose à me faire lire. Cette femme désirait la reconnaissance comme certains recherchent l’opium. Je dis avec ironie :

« Les hommes ne possèdent jamais que leur perte. »

« Et le mariage ? N’est-ce-pas possession et troc ? »

« Le mariage a été inventé par l’être humain pour rendre plus acceptable la fornication. Un homme sage que je porte dans mon cœur a dit un jour que l’Eglise, ne pouvant supprimer l’amour, avait décidé de le désinfecter en inventant le mariage. »

« Dommage. Tu étais presque philosophe. »

« Dommage ? »

Elle me demanda de fermer les yeux, ce que je fis presque immédiatement. J’entendais le bruit de ses pas sur le tapis à poils ras. Et soudain, alors que je m’apprêtais à rouvrir les yeux, son bras s’abattit sur ma poitrine, et je sentis une douleur atroce, un frisson glacial m’enveloppa. Elle venait de me poignarder. Elle retira la lame de mon corps, une horrible grimace traversa son visage, on eût dit que de l’écume sortait de sa bouche. Elle criait : « A mon tour de te pénétrer ! A mon tour de te posséder ! » Heureusement, elle avait raté mon cœur de quelques centimètres et ce qui eût été une blessure mortelle pour n’importe quel individu s’avéra pour moi une simple estafilade. Cependant, le poignard avait transpercé mon poumon droit et j’eus bien du mal à reprendre mon souffle. Elodie s’attendait à ce que je ne me relevasse point de cette attaque. Ce ne devait pas être la première fois qu’elle attirait un soupirant dans ce lit macabre. J’avais été séduit par un autre monstre. Me voyant haleter et me redresser péniblement sur l’édredon, elle se jeta à nouveau sur moi. Cette fois, je parai son attaque et je la jetai violemment contre le mur. Elle venait à son tour de réveiller le monstre en moi. Je n’avais plus aucune raison de l’épargner. Pourtant, contre toute attente, elle continua de lutter, se relevant à chaque fois, se lançant de toutes ses forces contre moi. Finalement, pour abréger ses souffrances, je la saisis par le cou. Je la soulevai de terre, ses cheveux prirent feu au contact d’une bougie restée allumée sur le chandelier suspendu au plafond. Je la lâchai, pris la carafe d’eau sur une des tables de nuit et en versai le contenu sur ce qui était en fait une perruque des plus réussies. J’entrevis la vérité : la dame, syphilitique, vendait ses cheveux pour se procurer son remède. Je remerciai le ciel ne pas être homme pour hériter du chancre de la mort. La scène prêtait à sourire. Elle me regarda une dernière fois, la haine avait déformé son visage. J’ouvris ma gueule et j’arrachai la chair de son cou, me repaissant de l’abondante giclée de sang écarlate.     

(…)

30 septembre – Dois-je dire que je suis profondément déçu par les Français ? Leur Commune n’aura duré que trois mois. Et voici qu’on leur impose un retour à l’ordre pire que tout. J’ai passé une semaine en Suisse. Dans ce beau pays, j’ai fait la connaissance d’exilés français. Certains attendent leur retour en grâces. D’autres se refusent à fouler de nouveau une terre qui a régressé vers l’obscurantisme. Toutes ces conjectures me laissent coi. L’être humain échafaude toutes sortes de projets de réussite qu’il s’évertue ensuite à ruiner par sa propre médiocrité, sa propre paresse et sa propre lâcheté. Un animal couard que je chasserais plus souvent encore s’il ne s’avérait pas si policé et, je dois l’avouer, si séduisant. J’aimerais connaître l’art du taxidermiste. J’aurais dans mon salon les statues empaillées de mes victimes préférées.

Ce soir, j’ai fait la connaissance d’un garçon fascinant, à moins que terrifiant ne soit un qualificatif plus approprié. Un ami à moi, Etienne Carjat, excellent chantre de cet art nouveau qu’est la photographie – il faudra que je pense à me méfier de cette invention car qui sait si mon image apparaîtra sur ces instantanés noirs et blancs – m’invita à le rejoindre lui et un groupe d’amis à Montmartre. Je savais qu’Etienne avait l’habitude de participer à un dîner mensuel avec un groupe d’artistes curieusement nommés Les Vilains Bonshommes. Un groupe d’avant-garde, m’avait-il dit, qui correspondrait parfaitement à mon tempérament et à mes aspirations de cynique dandy.

J’arrivai en avance, comme à mon habitude. La salle se situait au premier étage. J’observai les lieux, je repérai une issue de secours, une porte située à quelques mètres derrière le comptoir, utile au cas où la rencontre dégénèrerait. Je dois dire que je n’aurais pas été étonné de surprendre un congénère lors d’un tel rassemblement d’anachronismes humains. De quoi attirer un autre vampire. Et je ne voulais pas avoir à combattre un pair en plein soir, massacrant ainsi tant d’âmes que je devinais exquises. Les vampires détestent chasser au même endroit, ce qui rend toute confrontation délicate, surtout si l’on ait au courant que les vampires sont les pires ennemis et assassins de vampires. 

Etienne arriva peu après moi. Il portait une redingote assez désuète, ses cheveux fougueux coiffés en arrière lui donnaient l’air hautain et sûr de lui. Il pinça sa moustache et s’assit à ma droite. Nous fûmes bientôt rejoints par un peintre nommé Forain, lui-même accompagné d’un homme d’une trentaine d’années, un robuste rouquin dont j’appris le nom plus tard dans la soirée : Blémont. D’autres poètes complétèrent le groupe : Coppée, Valade et, bien sûr, le célèbre Banville. Pour les autres, j’ai déjà oublié leurs patronymes. Nous commençâmes à boire et à parler fort.

Alors que nous n’attendions plus personne, la porte s’ouvrit brusquement, et nous nous arrêtâmes pour ainsi dire de respirer. Deux hommes venaient de faire leur entrée. Le plus âgé s’excusa pour le retard et nous présenta un nouvel ami, Arthur. Un tout jeune homme, quinze ans à peine, peut-être seize, des yeux bleus, très clairs, un regard plein de certitude, c’est-à-dire un regard qui ment. Verlaine, c’est ainsi que s’appelait le poète retardataire, nous expliqua qu’il connaissait Arthur depuis peu mais qu’il se portait garant de sa place ici. Ce dernier, nous dit-il, avait composé un grand poème pour le présenter aux gens de Paris. Le jeune homme nous regardait d’égal à égal, sans manifester ce retrait qui sied aux non initiés. D’ailleurs, sans qu’on l’y eût invité, il s’assit parmi nous et se servit un verre d’absinthe dont il suivit le rituel comme un habitué ; il prit d’abord une cuillère à un convive, qui le regarda, un peu surpris de son sans-gêne, puis un sucre sur lequel il versa de l’eau glacée au goutte à goutte. Il but d’un trait.

« Qu’allez-vous nous lire, jeune homme ?

– Un poème à brûler après lecture. »

Arthur – Rimbaud était son nom – se leva calmement. Il sortit de sa poche un bout de papier jauni et plié en quatre. Ce qu’il lut alors nous bouleversa tous, de manières diverses il est vrai. Je me souviens de quelques vers que je retranscris de mémoire :

 

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent. »

 

Que d’images vives ! Quel « maelstrom » ! Quel élan audacieux dans lequel ce « bateau » nous emporta ! Ce môme à l’imagination emplie de force et de corruptions inouïes nous laissait à nos balbutiements d’artistes surannés. Il m’avait touché en plein cœur, m’avait révélé le sens caché de choses qui, pourtant, formaient mon quotidien. J’entendis un poète murmurer : « C’est un génie qui se lèvre. » Un autre remarqua : « Je n’y comprends mots. » L’attitude de Rimbaud en horripilait beaucoup, mais sans doute se sentaient-ils menacés par ce nouvel esprit brillant. Après quelques bocks de bière, Verlaine et Rimbaud disparurent comme ils étaient arrivés. Moi-même, je m’en fus quand Etienne proposa de nous photographier.

Je m’attendais à rencontrer un vampire, immortel et affamé, et c’est un garçon, blême et assoiffé de vie, que j’ai découvert. Et je pense encore à lui en couchant sur le papier ces quelques lignes. Le jour va poindre. Il est temps de me coucher.

(…)

2 novembre – Jour des morts. Une aubaine pour moi. Vidé de mon sang, je cours le monde à la recherche de liquide nourricier, prolongeant en moi un simulacre d’existence, quoique j’aime la perspective de ne jamais mourir. Cela fait maintenant cent trente et un ans que je ne vieillis plus. J’ai même arrêté de fêter mes anniversaires. Seul devant une bonne bouteille à méditer sur ma malédiction, il y a meilleure façon d’avancer dans le temps. Car j’avance.

J’ai eu des nouvelles d’Arthur Rimbaud. Il mène la belle vie à Paris. Les gens aiment à l’appeler « Mademoiselle Rimbaud ». Ce garçon cultive vraiment l’ambiguïté même s’il me semble l’avoir vu il y a quelques jours aux bras de deux alertes fillettes. Peut-être devrais-je provoquer une rencontre. Je n’en ai pas encore fini avec cet autre maudit.

(…)

5 novembre – Quelle nuit ! Mais quelle nuit ! Voilà, j’ai un nouveau compagnon d’immortalité. Tant pis pour nous !

Je retournai au cercle des Vilains Bonshommes dans le but de revoir Rimbaud. Il n’y était pas. Je décidai donc d’écumer tous les bars de Montmartre à sa recherche. En vain. Sur le conseil d’une connaissance, Cabaner – serveur à l’hôtel des Etrangers et, accessoirement, professeur de piano de Rimbaud –, je jugeai opportun de me rendre à Belleville, dans une taverne où on avait vu plusieurs fois le jeune poète et son ami Verlaine. Et c’est ainsi que je le trouvai, assis sur un tabouret, à regarder son verre vide d’un air pénétrant. Le garçon dissipé semblait calme et un peu perdu au milieu de tant d’ivrognes qui parlaient infatigablement.

« Je vous reconnais, me dit-il sans même m’adresser un regard. Vous étiez au restaurant des Etrangers l’autre soir. J’aime beaucoup votre style vestimentaire.

– Et moi j’aime beaucoup votre style tout court.

– Vous parlez de ma poésie ?

– De vous, tout simplement. »

Il commanda pour moi un bock de bière. Je refusai poliment.

« Vous ne buvez pas ? Etrange pour quelqu’un qui fréquente ce genre d’endroit.

– Je vous cherchais.

– Beaucoup de gens me cherchent, bien peu me trouvent. »

Nous décidâmes de sortir nous promener dans le parc des Buttes-Chaumont. La soirée était fraîche. J’aime beaucoup ce parc nouveau qui, jadis chauve, fleurit de mille plantes aujourd’hui. Je faisais remarquer à Rimbaud que nous déambulions sur une ancienne carrière de gypse. Il ne prêta aucune attention à ma remarque. Il avait plutôt l’air fasciné par la silhouette presque humaine d’un sophora dont les branches alanguis se penchaient vers les eaux verdâtres du lac. Rimbaud interrompit mon explication historique et dit sur un ton étrangement neutre : « On m’a dit que ce parc accueillait parfois des réunions secrètes où des hommes en toge sacrifient des chouettes pour je-ne-sais-quel magicien ancestral. » J’avais entendu parler de l’ésotérisme qui sévissait dans le parc mais n’y avais prêté jusqu’à présent aucun intérêt. Le temple de la Sibylle dont la forme phallique se détachait dans la nuit était, prétendait-on, au cœur d’un pentacle pour le moins mystérieux. Je dis pour plaisanter :

« Vous aimez l’ésotérisme.

– Il faut parfois voir au-delà des apparences et bousculer nos chers bourgeois.

Nous discutâmes longtemps, agrémentant nos paroles de ricochets sur l’eau ou de cueillettes impromptues. Parfois, nous nous taisions ensemble ; nos esprits, sans doute, possédaient une espèce de compatibilité. « Vous faites partie de ces nouveaux hommes, lui dis-je. J’ai l’impression que vous prenez vos aises là où la plupart se sentent en terre inconnue. » Rimbaud me parla des contingences de sa vie : il me rapporta les menaces que sa mère faisait peser sur lui. Elle lui promettait la pension, ou pire, la maison de correction. Il me raconta son expérience carcérale. Il se reprochait sa dépendance vis-à-vis de ceux dont il voulait justement se libérer. « Et la poésie ? » lui demandai-je comme une évidence. « Elle est la forme la plus actuelle de ma recherche. Un jour, j’arrêterai d’écrire, quand j’aurais découvert un autre moyen de parvenir au but, peut-être votre secret, ce qui vous rend si unique. » « Vous voulez être unique ? » « Sinon pourquoi écrirai-je ? Je veux libérer le diptère noir avant que ma mort ne l’engendre. » Nous partagions les mêmes aspirations, le même dégoût de la norme ; nous souffrions d’une soif inextinguible, même si Arthur n’avait pas encore déterminé ce qui l’abreuverait vraiment. Peut-être devais-je faciliter sa quête ? Une envie irrépressible de le mordre me prit. Un désir que je réprimais depuis ce dîner avec tous ces vilains bonshommes, tous ces nains que Rimbaud et moi regardions en géants. Je laissai libre cours à ma passion, et je mordis son cou. Il me laissa faire, sagement, une des premières fois de sa vie pensai-je. Je savais que je venais, égoïstement, de le condamner à une vie d’errance et de violence, mais pouvait-il en aller autrement s’agissant d’un génie comme Arthur Rimbaud. Errance et violence. Je savais également que nous ne pourrions nous revoir sans nous affronter et que ce moment passé dans ce parc serait notre dernière communion. Alors nous communiâmes.

Soudain nous fûmes entourés par des lumières qui se révélèrent des lanternes. Leur faisceau lumineux formait une ronde jaune comme s’il se fût agi d’un collier incandescent. Une dizaine d’individus camouflés dans de longues toges, asexués, émergèrent de l’ombre et nous serrèrent bientôt de près. Je me rendis compte que trois d’entre eux brandissaient des poignards. Tous murmuraient, répétaient des phrases inaudibles. Tout cela ne me disait rien qui vaille. Ce comité d’accueil nous était-il réservé ? A quoi devions-nous nous attendre ? Arthur se leva. Son aspect avait quelque peu changé ; on eût dit que ses épaules étaient beaucoup plus larges. Ses longs doigts étaient maintenant armés d’ongles effilés et acérés. Ses cheveux pommadés dissimulaient une partie de son visage, son œil droit brillait et envoyait dans le clair-obscur environnant comme un rayon. Il finit par dire : « Vous êtes là pour mon ami ? » Une des silhouettes en toge se désolidarisa du groupe, avançant d’un pas rétif. Sa voix tremblait : « Nous le traquons depuis quelques jours. Nous connaissons les meurtres qu’il a perpétrés jusqu’à présent. Cela ne vous regarde pas. » Ces personnes faisaient sans doute partie d’un groupuscule de chasseurs. Ce n’était pourtant pas la première fois que je me retrouvais acculé par quelque engeance de tueurs de vampires ; j’avais même survécu à maint guet-apens perpétré par des vengeurs humains mais la présence d’Arthur ne me rassurait guère ; les premiers pas d’un vampire sont souvent aussi violents que désordonnés et dangereux. Je me levai à mon tour, développant un rais de lumière labile en corolle serrée. Un autre chasseur sortit du groupe. Sa voix était plus assurée : « Nous appartenons au Cercle Oméga, une confréries de chasseurs nocturnes. Nous obéissons à notre maîtresse Genoveva.  Elle est immortelle comme vous mais elle ne nourrit pas la même haine anthropophage. » Genoveva ? Un vampire chasseur de vampire ? Je pris la parole, il était plus que temps : « Vous croyez vraiment qu’un vampire pourrait pactiser avec l’espèce humaine pour programmer la perte de ses propres congénères ? Elle se sert de vous pour se débarrasser d’un rival. Un rival de taille, je dois l’avouer. Vous feriez mieux de déguerpir. Je commence  à avoir très soif. » Arthur émit un sifflement diabolique. Je me contentai de grogner et de baver d’aise. Le repas était servi, par une goule qui plus est. L’ironie de la situation me grisa au plus haut point. L’homme s’enhardit : « Genoveva n’a rien de commun avec vous. Elle a atteint un degré supérieur au vôtre. Alors arrêtez de l’appeler votre « congénère « , vous ne la reconnaitriez pas si vous la croisiez dans la rue. » « Laissez-moi en douter. » Sans qu’il eût le temps de bouger, j’enfonçai mon poing dans la poitrine de l’homme, transperçant sa cage thoracique comme du papier, je le soulevai de terre, ses chairs se déchirèrent au contact de mon avant bras aiguisé, je le tranchai en deux. Arthur se jeta sur le plus jeune, celui qui avait pris la parole le premier, et le dévora pour ainsi dire. Les autres, saisis d’angoisse, se dispersèrent. Je les tuai les uns après les autres, tantôt les décapitant, tantôt les démembrant pour mieux apprécier leur pitoyable fuite de pantins mortels. Le rouge se mêla au noir, les éclaboussures écarlates agrémentèrent ce ciel sombre sans lune. Après avoir achevé les derniers mourants, Arthur et moi nous assîmes pour poursuivre notre conversation. Mais je pensai encore à cette Genoveva. Aucune trace d’elle à la ronde. J’en déduisis qu’elle émanait de l’imagination fertile de ces piteux spectres humanoïdes. Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’un dieu naîtrait de leur crainte ancestrale. (…) »

 

Les mots d’un autre. Impossible que j’en sois l’auteur. Un ami, un frère, un semblable. Pas les miens. Une parole qui déconstruit ce qu’elle décrit, qui désavoue ce qu’elle prétend aimer. Ma parole ? Aurais-je réussi à vivre autant de vies différentes, à cloisonner les décennies, les siècles ? On se trompe parfois sur soi mais il est plus rare qu’on oublie à ce point sa véritable nature. C’est bien moi, l’auteur des Lèvres écarlates. Je m’étais persuadé que mon existence parallèle pouvait passer inaperçue, que je pouvais goûter au monstrueux sans être l’ennemi, que, finalement, j’étais un peu humain. Je suis monstre, je me montre tel que la Nature m’a façonné. Je suis leur pire ennemi. Je n’ai pas à lutter contre ça ou à en être horrifié. Mon règne est arrivé. Simplement. L’homme est une espèce de passage. Pas moi. Je suis suffisamment fort. J’ai acquis des capacités à défaire, à détruire, à dominer par la force ceux qui, par trop de faiblesse, se confinent dans leurs pays, leurs villes, leurs quartiers, leurs maisons, leurs chambres. Un monde d’alcôve qui n’a rien de sulfureux, qui se sclérose – c’est ça, leur réponse aux bouleversements, aux éruptions, aux glissements de terrains, faire des bâtiments toujours plus hauts, antisismiques, se cacher dans leurs chambres intérieures, leurs toutes petites chambres intérieures, et attendre, arrêter le temps ou essayer vainement, se scléroser et pousser leurs enfants à la fuite. Moi j’ai pris un autre chemin, celui du vampirisme. Vampiriser, m’approprier les autres, devenir les autres pour être l’Unique. Contrairement à eux, je n’attends pas que les autres me survivent, j’attends l’ultime solitude. Le monde devra passer. Je serai l’Unique. J’ai le temps, des siècles devant moi. Mais je serai l’Unique…

Laisser un commentaire

Anna Siniscola |
Angelrardrouge |
Angelrardbleu |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Pouetpouetpoete
| La Carte Postale Littéraire...
| Né de poussière d'étoiles