Nuit du mardi 14 avril au mercredi 15 avril

Minuit. Je me réveille. Mon radioréveil geint dans un coin. Valser, j’ai dû l’envoyer, il y a une heure ou deux quand il a sonné la première fois. Il geint, je lui fais peur, je pourrais le balancer par la fenêtre. Il geint. Un morceau de musique ringard. Je mes suis trompé de station en le programmant. Le visage d’Alma en filigrane quand je fixais le petit écran noir et rouge m’a troublé. Exploser ma tête est en passe. Je suis pété, des comprimés avalés après la débandade d’hier, de ce matin. Je ne sais même plus écrire. Je vais passer la journée avec Wight is Wight de Michel Delpech dans la tête. Et dire que j’y étais, au festival de Wight. Août 1970. Moi et un demi-million de personnes. Je me suis même camé avec Hendrix. Un mois avant sa disparition. J’y suis pour rien. La dernière fois aussi que Les Doors ont joué. Sous acide, j’ai un peu oublié cet épisode de ma vie. J’étais correspondant, je crois, pour un magazine de musique, qui n’a pas vécu bien longtemps lui non plus, à l’image des idoles dont il alimentait le culte. J’ai été l’ami de James Douglas Morrison… Aucune trace de moi dans ses biographies. Rageant. Je dois tenir ce ricanement de lui. Un des seuls à « ne pas l’avoir baisé », disait-il. Il nous arrivait de discuter des heures en inventant nos vies. « Un jour, j’ai vu un homme mourir à mes pieds. Il a dit que son âme trouverait refuge auprès de la mienne mais qu’elle sucerait ma vie jusqu’à la dernière goutte. » « Je fais souvent des rencontres similaires mais c’est moi qui suce. » « Comme à Miami, quand j’ai fait semblant de sucer Robbie ! » J’étais là, au Rock’n Roll Circus quand il s’est effondré dans les WC. Et dire qu’il venait de prétendre vouloir diminuer sa consommation d’alcool pour écrire avec plus de sérénité. Ce soir-là, je lui ai tout dit de moi, sans déguiser. J’ai tombé le masque. Il m’a regardé avec son regard de félin et m’a demandé de le mordre, de le délivrer des contingences de ce monde et de sa récente incapacité à créer, sa tentation de retourner à son ancienne vie. Bien sûr, vous pouvez choisir de ne pas me croire. J’ai refusé. C’est la dernière fois que je l’ai vu en vie.

Le vieux m’attend pour sa séance de lecture hebdomadaire. Je dois y aller. Je raconterai cette nuit si elle est digne d’intérêt. J’ai remarqué que je commençai à divaguer et à radoter comme le triple centenaire que je suis.

 

Ça en vaut la peine ! Je ne suis pas mort. Je peux donc taper frénétiquement sur ce clavier en corrigeant chacun des mots que j’emploie tant mes mains tremblent, deux feuilles de chêne, nouvelles bien que séculaires, torses, branlantes ainsi que ces vieux frigos que les ménagères cachent dans leur loggia… qu’est-ce que je raconte ? Et dire que j’ai soufflé certains vers à Rimbaud… Ciel ! amour ! liberté ! quel rêve, ô pauvre folle ! Revenons à nos moutons, à leurs blancs bêlements par la verte prairie.

Le vieil aveugle m’attendait, assis sur son rocking-chair. Norman Rockwell n’aurait pas mieux fait. Ses yeux blancs semblaient me fixer. En fait, ils me fixaient bel et bien. Je m’installai en face de lui, comme à mon habitude, en évoquant la noirceur de la nuit et la lumière de mon cœur. Je soutenais son regard de méduse mais ce fut un autre détail qui me pétrifia, un petit livre relié de cuir brun et à peine doré qu’il avait déposé sur la table basse, le genre de vieil ouvrage qu’on garde plus pour son odeur de moisi que pour sa véritable valeur littéraire. « Vous connaissez ce livre » finit-il par me dire. « Pas que je sache. » « J’aimerais que ce soir vous m’en lisiez un bout. » « C’est vous le patron. » « Vous êtes mes yeux. » « C’est une responsabilité effrayante, mais… » « Vous ne savez pas ce qu’est la peur, n’est-ce-pas ? » J’avalais ma salive, il perçut sans doute cette manifestation de surprise mais n’en fit aucune mention. Après tout, la peur et la surprise sont deux émotions sensiblement différentes, non ? Je pris le petit livre, à peu près dix centimètres sur dix, et l’ouvris. A mon grand étonnement, je découvris une écriture cursive, et non des caractères d’imprimerie, une plume violette qui avait lacéré un papier d’excellente qualité. Un journal intime datant de 1871. Je commençai ma lecture – je connaissais cet ouvrage, mais d’où ? Malgré la relative illisibilité de l’écriture, je la déchiffrai sans mal :

 

« 26 mars – Serait-ce possible ? Il semble que certaines rues de Paris résonnent comme des grottes abandonnées. Les gens s’attendraient-ils au pire ? Que les hommes désertent aisément ! Les riches surtout ! Et pourtant, c’est le meilleur qui me parait poindre, une touche dorée au milieu d’un coucher de soleil ensanglanté… Je vois des jeunes hommes descendre dans les rues en chantonnant et en nouant entre eux drapeaux rouge et tricolore. Il faut dire que l’échec des troupes à s’emparer des canons de Montmartre leur a donné des ailes… tricolores. On se croirait en 1792. Une période que je n’ai guère appréciée. J’ai toujours eu en aversion la décapitation, et les hommes rivalisent de génie quand il s’agit de séparer le tronc de ses pensées. Heureusement, les monstres comme moi sentent par instinct ce genre de vicissitudes capitales, et j’eus l’audace de traverser la Manche à la nage, un petit bain sans incidents à la vérité. Mon meilleur souvenir reste cependant mon ascension du Mont-Blanc au pas de course. Que l’air des Alpes est vivifiant pour un surhomme ! Surhomme… une idée à approfondir. Quoiqu’il en soit, moi qui ai appris à reconnaître les préludes d’une catastrophe humaine, je m’attends à quelque massacre dans les mois à venir. L’homme, malgré toute sa bonne volonté, est si prévisible. »    

 

J’arrêtai ma lecture. Le souffle court, je refermai l’ouvrage. Le vieux souriait. « Vous sentez tout cet orgueil dans ces quelques lignes. D’après vous, à quel genre d’homme doit-on ce journal inédit ? » J’aurais pu répondre en lui sautant à la gorge : « Au genre d’homme  qui déteste être démasqué », mais je n’en fis rien. Je me contentai de mettre le livre dans la poche intérieur de ma veste. De toute façon, à n’en pas douter, l’aveugle m’en faisait cadeau. Il ajouta : « Vous savez, verba volant, scripta manent, comme on dit. Emportez donc ces confessions avec vous. L’homme qui les a écrites doit, pardon, devait être fascinant. J’aimerais qu’il me rendît visite. Il me lirait Les Dieux ont soif d’Anatole France. Cela lui rappellerait de bons souvenirs. » Puis il se tut.

Je reviendrai, comme dirait un autre monstre, de cinéma celui-là. Bien évidemment, vous l’aurez deviné, ce journal est de moi, une des confessions dont je parlais l’autre jour. D’une certaine façon, je l’ai écrit pour qu’il resurgisse un jour, une espèce de témoignage extraordinaire. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il réapparaitrait dans mon sillon plus d’un siècle après l’avoir laissé dans un grenier parisien, et que le Charon qui me conduirait à lui serait un vieil aveugle inoffensif. Tout à l’heure, je suis parti assez vite sans lui laisser l’opportunité de me confondre. Mais il y aura un second round. J’ai hâte de l’entendre m’expliquer ce qu’il a découvert et comment il m’a retrouvé. Buena sera.

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