Nuit du lundi 13 avril au mardi 14 avril

Jonathan m’a envoyé un mail. « Rendez-vous au Circus à deux heures. Prévois des capotes. » Laconique, suggestif, comme Jonathan sait l’être. Avant cela, je dois aller faire des courses. Quel magasin vais-je choisir ? S’introduire par effraction dans une grande surface, quel pied ! Les chiens n’osent aboyer, les détecteurs s’extasient silencieusement de la grâce que j’imprime dans mes mouvements glissants, le rayon de sucreries est dévalisé, quelques jeux vidéos… Je vois dans le noir, je suis nyctalope, j’ai été doté d’une vision de nuit digne du meilleur des soldats. Evolution possible : ne vivant que la nuit – ne croyez pas les pseudo vampires qui vous disent que leurs yeux sont seulement hypersensibles à la lumière du jour – à la vérité le jour est notre pire ennemi, c’est l’envers de notre conscience, seul un homme est capable des pires atrocités en pleine lumière, lumière diurne, nous ne sommes pas des monstres, « inhumain » n’est pas un adjectif qu’on pourrait coller à nos mœurs – je disais donc : ne vivant que la nuit, nos yeux ont su développer cette faculté et voilà pourquoi je roule feux éteints. A toute à l’heure.

 

Ouah ! Quelle nuit ! J’ai rencontré une jeune femme avec laquelle je pourrais bien passer l’éternité – pour l’instant. Mais commençons par le début.

Le mot d’ordre de Jonathan est le suivant : « Carpe diem et fuck you », savant mélange d’Horace et de Robert De Niro. Nous avons donc passé la soirée à tenter de réaliser ces deux aspirations complémentaires.

Jonathan n’est pas très original car il fait rimer nuit réussie avec boîte de nuit, et plus il y a de boîtes, plus il est heureux. J’ai choisi de le suivre. Il faut bien que j’occupe mes nuits. Assis dans un fauteuil rouge criard, un verre de gin-martini à la main, je regardais les filles danser. Certaines me jetaient des coups d’œil lascifs, m’invitant tacitement – le gloussement n’est pas du langage articulé – à les rejoindre.

Jonathan m’a ensuite proposé de découvrir un nouveau club, le Juggernaut, club privé – avec plage privée – qui vient juste d’ouvrir et qui bénéficie, selon lui, d’une aura de mystère « carrément pré-orgasmique ». J’ai choisi de le suivre, encore. Devant l’entrée, large et éclairée de mauve, un videur, habillé de mauve lui aussi, filtrait les gens comme un chercheur d’or avec son tamis. Hommes et femmes invariablement bling-bling – d’où la comparaison avec le chercheur d’or – piétinaient jusque sur le sable de la plage privée du club. Devant cette foule et leurs frustrations diverses – un type en tapait un autre, une fille gerbait dans un trou sur la plage, deux autres filles s’embrassaient à pleine bouche – Jonathan était près de battre en retraite mais je lui ai demandé de me laisser faire, comme d’habitude. A la vérité, il n’attendait que mon signal. Jonathan soupçonne chez moi quelque pouvoir hypnotique. J’ai pris deux très jolies filles dans la foule, je n’ai eu qu’à leur dire de me suivre pour qu’elles s’exécutent – quand je vous parlais de mon pouvoir de suggestion. Bras dessus, bras dessous, nous nous sommes présentés au videur. « Nous sommes attendus. » Le videur m’a regardé en souriant. « Ben voyons. » J’ai ôté mes Ray-ban et, en le fixant sans ciller, j’ai dit à nouveau : « Nous sommes attendus. » L’homme a soudain pâli, un peu comme si mes yeux avaient pénétré aux tréfonds de lui, extirpant ses hontes les mieux cachées pour les jeter là, sur le tapis mauve de mauvais goût, à la vue de tous. Et c’est un enfant de six ans nu au milieu d’une cour de récréation qui m’a demandé avec timidité : « A quel nom ? » « Ce soir, ce sera Le Fléau. »

Le club ne justifiait pas les louanges de Jonathan. Trop prétentieux, trop mauve. Les décorateurs ont confondu lounge et salon SM. Encore des banquettes rouge criard, des plantes vertes – enfin mauves – sans parler des barres où de sculpturales danseuses effectuaient leur pole dance maladroite. Jonathan m’a demandé pourquoi j’avais choisi de me présenter comme le Fléau. Le dialogue qui suit a été échangé en criant à cause de la musique assourdissante : « Tu n’as jamais lu X-men. » « J’ai vu les films. » « Le Fléau est un personnage du Comics, une espèce de brute invulnérable. Et son autre nom est le Juggernaut. » « Ah ! Comme le club ! » « Je me suis toujours vu comme une force qui détruit tout sur son passage sans éprouver le moindre remord. » « Hein ? » « Laisse tomber. C’est un peu nul ici. » « Ouais mais la musique est d’enfer. J’essaie de trouver le patron pour lui proposer mes services. » « Tu veux que je t’aide. » « Je m’en occupe. Au fait, tu devrais lui parler. » « A qui donc ? » « Cette fille, au bar, qui arrête pas de te mater. » « Tu crois ? » « Ouais, comme ça, demain, t’auras plein de détails croustillants à me raconter. » Croustillant ? Il ne croyait pas si bien dire. C’est ce, en tous cas, que je me suis dit en glissant un billet dans le décolleté de la serveuse – le genre de geste qu’on ne voit que dans les films et que seul un individu très sûr de lui peut se permettre.

La soirée était désolante. J’ai décidé de rejoindre cette mystérieuse groupie au bar. Elle m’a tendu un verre, un liquide rouge sang. « Un bloody Mary ? C’est plutôt ringard comme boisson. » « Vraiment ? » « Vous vous appelez Marie ? » « Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? » « Si je m’étais appelé Marie et que j’avais voulu choisir une manière originale de me présenter, j’aurais sans doute offert un bloody mary. » « Vous avez de l’imagination. Et vous présumez également que je suis une espèce de vampire ? » « Je ne l’espère pas. Je voudrais bien finir cette soirée en vie. » « Je ne m’appelle pas Marie, encore moins Marie Tudor. C’est à elle que l’on doit le nom de ce cocktail. Vous le saviez ? » « Je suis trop jeune pour l’avoir connu. » « Alma. Je m’appelle Alma. » « Enchanté Alma. Moi, c’est… » « Le Fléau. J’ai assisté à votre entrée toute à l’heure. » « Et qu’en avez-vous pensé ? » « Qu’une entrée aussi ringarde méritait bien un bloody mary. » « Aïe, touché. » Cette fille avait quelque chose d’inexplicablement sexy. Ni sa tenue – peu de tissu, beaucoup d’ombre –, ni son visage – poupin mais marqué par le manque de sommeil – ne sortaient de l’ordinaire, mais une fragrance exquise se dégageait de ses cheveux et ses yeux pétillaient d’une malice délicieuse. Une adolescente qui joue à la femme fatale, c’est toujours agréable à croquer. « Vos parents savent que vous êtes là ? » « Que vous êtes drôle ! Vous jouez les vieux-jeu pour vous donner bonne conscience ? » « Je devrais me donner bonne conscience ? » « Offrez-moi un verre pour commencer, comme ça, votre conscience aura l’occasion de vous tourmenter. Faire boire une gamine de dix-neuf ans quand on n’en a pas soi-même trente, c’est vrai que c’est immoral. » « Je n’aurais pas su mieux dire. Deux mojitos s’il vous plaît. » « Mojitos ? Et vous trouvez le bloody mary ringard ? »

Alma m’a expliqué qu’elle avait été émancipée à quinze ans, ses parents étant des alcooliques notoires incapables de s’occuper de leur progéniture nombreuse, cinq enfants dont elle, l’aînée. Je lui ai rétorqué que son histoire avait tout du mélo le plus bas de gamme, ce à quoi elle a répondu avec franchise ou cynisme, c’était à moi de choisir : « Je n’ai rien trouvé d’autre à inventer. » Nous avons parlé, beaucoup, nous avons bu, très peu en vérité – les consommations étaient hors de prix et mes séances de lecture nocturne ne couvrent pas de telles dépenses. Alma est jeune, cynique, plus étonnante que belle, mon portrait craché, en fille, à croire que je l’ai imaginée de toutes pièces – non, elle est réelle, le coup du double qui sort de votre esprit schizoïde et qui ruine peu à peu votre existence, c’est du déjà-fait – et, au passage, j’ai adoré le Fight Club, aussi bien le film de David Fincher que le roman de Chuck Palahniuk.

Jonathan est venu nous interrompre au moment où ma main glissait sur la cuisse d’Alma. « Tu devineras jamais. La musique qu’on entend est signée par un groupe qui s’appelle justement Midnight Juggernauts ! Si c’est pas de la coïncidence. » « Je suis occupé Jonathan » J’aime bien Jonathan mais je n’hésiterai pas à m’en débarrasser s’il devenait trop lourd. Je n’en ferai pas un vampire, juste un cadavre dans une tourbière ou dans une auge à porcins. « Je te laisse. Le patron est d’accord pour écouter ma démo. Ils sont à la recherche d’un dj permanent. » « Bonne chance. Je te retrouve d’ici deux heures. » Alma m’a regardé, consternée. « Deux heures ? » « Je dois rentrer avant… » « Avant le lever du soleil ? Tu te prends vraiment pour un vampire. Les rouflaquettes, passe encore… » « Les quoi ? » « Rouflaquettes. Tu ne sais pas ce que c’est. » « Si, mais ça faisait un siècle que je n’avais pas entendu ce mot. » Alma s’est tue, perdue dans mes pensées. « Sortons d’ici. »

Je ne raconterai pas en détails ce que nous avons fait. Enfin, rien de très charnel. Je voulais profiter d’une compagnie féminine sans sexe ni sang, simplement discuter au fil de l’eau, partager, rire, écouter sans parler de moi, sans inventer ma vie, prendre sa main et la raccompagner chez elle, dans un studio, une résidence étudiante, une ruine pour étudiants étrangers ou locaux avec laverie obsolète, murs fissurés, portes d’entrée déglinguées par des occupants violents et/ou négligents par lesquelles le vent s’engouffre et glace jusqu’au petit chauffage d’appoint qu’un oncle charitable ou un propriétaire avec le sens de l’humour aura laissé là, sur le lino râpé qui laisse apparaître le béton de la dalle, j’ai la dalle, il est cinq heures, Alma m’a invité à prendre le petit-déjeuner, j’ai accepté, mais il fallait que je sois rentré avant que le soleil ne sorte des montagnes et ne me coince pour la journée dans ce joli meublé et ne m’oblige à inventer quelque mensonge justifiant que je reste sous sa couette toute la sainte journée… Alma suit des cours de marketing commercial, rien à voir avec sa passion pour la peinture. Les murs de son studio sont couverts de feuilles de papier griffonné, de silhouettes masculines pour la plupart. Après avoir bu une eau parfumé au café et avalé un croissant ratatiné, nous nous sommes assis sur son lit-banquette-planche-à-repasser. Elle m’a proposé de faire mon portrait. J’ai accepté, encore. Cela faisait assez longtemps que je n’avais pas eu l’occasion de me voir.

En quelques coups de crayon, j’ai été pris au piège. Bizarre, très bizarre, presque dérangeant. C’était bien moi, ce jeune homme suranné qui souriait à peine ? J’avais oublié à quel point je fais peur. Il n’est pas étonnant que nous n’ayons pas de reflet. Plus d’un siècle à fuir mon image, et la voilà qui me toisait avec arrogance comme pour me rappeler qui je suis, que je ne peux lui échapper, que je n’ai rien à voir avec cette mortelle, que je suis au sommet de la chaîne alimentaire, que je suis damné, perdu. A moins que je ne sois le seul à remarquer cette empreinte du mal, cette ligne parfaite et terrifiante, au-dessus de mes sourcils, qui obscurcit mon regard. J’étais sûr alors qu’Alma avait prémédité cette rencontre, qu’elle était une chasseuse de vampires, une espèce de Buffy, de Van Helsing en jupe. Je me suis senti piégé, je me suis même imaginé qu’elle avait mis du GHB dans ce maudit bloody-mary. Ce n’était pas le bruit d’un sèche-cheveux que j’entendais mais celui d’un couteau électrique qu’elle enfoncerait bientôt dans mon cœur en récitant des prières en latin… J’y ai cru longtemps, jusqu’à ce qu’elle apparaisse dans l’encadrement de la porte, nue. « J’aime bien prendre une douche avant de baiser. » Du sexe, encore du sexe. Et si, moi, je ne voulais que converser ! Soudain, son réveil s’est mis à sonner. 6h15 ! Je l’ai embrassée sur le front en marmonnant des excuses et j’ai rapidement disparu dans la cage d’escaliers.

 

Voilà quelle nuit j’ai vécu pendant que vous dormiez. Et maintenant qu’Alma n’est plus là, j’ai une furieuse envie de lui faire l’amour. Je m’endors avec son image, et la mienne, à la vérité l’image d’un monstre la prenant sur son lit tandis que je les observe, impuissant. Bonjour le monde. Mon visage m’a été révélé, et ce que j’ai vu ne m’a pas plu…

 

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