Nuit du dimanche 12 avril au lundi 13 avril

J’ai collé la photographie de Brad Pitt sur le miroir de la salle de bain. Une photo tirée d’Entretien avec un vampire. C’est comme ça que j’aime à m’imaginer. J’espère m’approcher de la réalité. Un vampire beau gosse, c’est la norme. Quoique je voie souvent des séries ou des films qui présentent ma race comme un ramassis de montres aux visages déformés par la haine et le silicone. L’hubris, la prétention, la démesure, le sentiment de supériorité, de toute-puissance qui est le mien ne déforme pas ainsi mon physique. Il me tord de l’intérieur, brûle en moi comme un feu, lacère mes viscères dès que je jette mon dévolu sur une victime ou que je m’enthousiasme devant un concerto pour piano. Mais je m’efforce de rester digne, sobre et élégant en toutes circonstances, y compris au moment de mordre une carotide.

Ne pas avoir de visage pourrait sembler flippant, mais il y a certains avantages à oublier son faciès. Quoi ma gueule ? De toute façon, je ne changerai plus, excepté si je me laissais dépérir, si je renonçais au sang (?) On dit que les vampires sont immortels mais que, privés de sang humain, ils perdent ce précieux privilège. Plutôt contradictoire, non ? Il y a plusieurs avis sur ce sujet. D’après le professeur Blake Thornely, le vampire meurt, lentement, dans d’affreuses souffrances, comme s’il subissait une cure de désintox d’un siècle et demi. Ou alors, selon Angela Sommer-Bodenburg, éminente vampirologue, il peut renoncer au sang, se ranger des carotides plantées et vivre heureux parmi les gentils êtres humains. Il y a du vrai dans les deux. Le vampire peut renoncer au sang sans se désagréger ni perdre sa belle gueule – bon ça n’arrange guère sa pâleur – mais l’envie d’égorger ses non-congénères le taraudera à vie, le réveillera nuit et jour, enflera jusqu’à ce qu’il commette un massacre qu’il s’arrangera pour faire passer pour le suicide collectif d’une secte millénariste. Je dis cela en connaissance de cause – rappelez-vous l’ordre du Temple Solaire. Le vampire est curieusement invisible aux yeux de la justice, comme un fait exprès, son pouvoir de suggestion est d’ailleurs sans limite.

Je travaille la nuit. Plusieurs activités rémunérées au noir, cela va de soi. Par exemple, aujourd’hui, ce soir-ci, j’ai fait la lecture à un vieil aveugle insomniaque rencontré au hasard d’une annonce passée dans un journal gratuit : « Non-voyant frappé d’insomnie cherche jeune personne ayant du mal à rencontrer le sommeil pour séance de lecture nocturne. » Ce job de lecteur est grassement payé. Une lubie de cet acabit méritait au moins ça. Bon j’ai menti sur mon âge. Il ne l’a pas vu. C’est ainsi qu’entre vingt-trois heures et une heure du matin, j’ai lu à cet amoureux de la littérature les cent premières pages de Guerre et Paix. Je suis payé à la page, et avant qu’il ne demande les services d’une jeune femme pour lui susurrer à l’oreille un roman de Catherine Breillat, j’ai préféré assurer mes arrières.

Cet homme a une immense bibliothèque, les étagères ploient littéralement sous de vieux livres poussiéreux, comme le fil sous l’équilibriste, quelques éditions originales, beaucoup de livres de poche bon marché, patchwork littéraire et bibliophile. Il m’a autorisé à flâner dans la pièce, ma présence l’apaise, dit-il – s’il savait que je prévois un jour prochain de l’égorger. C’est ainsi que je suis tombé sur une très vieille édition du Gai savoir de Nietzsche, une demi-reliure datant du début du XXème siècle vraisemblablement. « Vivre de telle sorte qu’il te faille désirer revivre, c’est là ton devoir. » Mon existence réalise, malgré elle, ce souhait de l’Eternel Retour. Je recommence tous les dix ans – car j’ai l’apparence d’un trentenaire – ma vie, je romps mes amitiés, change de domicile et, le cas échéant, tue les témoins gênants. Et je ne regrette pas une seule seconde de cette existence par-delà l’humanité. Cela faisait bien un siècle que je n’avais pas remis les pieds dans cette région du sud de la France. C’est là, d’ailleurs, que j’ai fait la connaissance de Friedrich. C’était en novembre 1885, un hiver particulièrement ensoleillé, une lumière à vous rendre aveugle. J’étais presque jeune, j’osais encore m’aventurer dehors au crépuscule. Je logeais à la pension de Genève. Nice. Ville cosmopolite. Le pensionnaire philosophe parlait aussi bien l’allemand que le français et l’italien. Comme moi. Il dormait peu. Comme moi. Il ne m’aimait pas. Du moins le subodorais-je. C’est la raison pour laquelle il me parlait. La contradiction était sienne. Mon visage glabre et sans âge lui donnait certainement à croire que je le croquerais un jour de pleine lune. Il connaissait ma véritable essence, j’en suis sûr. De là à dire que c’est moi qui lui ai inspiré son concept d’Übermensch, il n’y a qu’un pas, que je franchis orgueilleusement. J’appris peu de choses de lui, peu de choses sur lui, aussi. Il souffrait du désir contradictoire de tout être solitaire et supérieur : s’isoler au centre d’un cénacle d’admirateurs. Il me proposa un jour de faire partie de ce groupe d’esprits éclairés. Je refusai poliment. J’admirais trop le solitaire pour troubler son génie en devenant une de ces glus humaines – je dois dire que j’ai révisé ce point de vue depuis. Il était un peu vampire à sa façon. Un jour, il me confessa que plus la puissance créatrice était forte chez lui, plus ses muscles étaient agiles. Je suis totalement d’accord avec lui. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi Dracula escaladait les murailles de son château à mains nues ou pourquoi Edward Cullen pouvait stopper une biche en pleine course ? Un jour, je proposai à Nietzsche de l’aider à couper sa viande. Une boutade. Il se débattait avec une pièce de bœuf plutôt nerveuse. Je ne voulais pas l’humilier. Il quitta sur l’heure la pension. Il fit bien. Sans cela, je me serais approprié sa vie et son sang.

Le vieux m’a demandé si j’aimais Nietzsche. « Aimer ? Voilà un verbe étrange. En même temps, tout le monde aime Nietzsche. C’est sans doute le philosophe le plus facile à s’approprier. » Il m’a offert l’édition du Gai Savoir en ignorant qu’elle m’appartenait jadis. Une goutte de sang entre les pages 66 et 67, une signature que m’a laissée involontairement une pucelle le jour de son accession à l’immortalité.

A deux heures (du matin), j’ai eu une soudaine envie de sang. Ça ne prévient jamais. Je déambulais dans une rue trop éclairée, un chat hirsute gémissait sur une benne à ordures. Mon dos s’est soudain voûté comme s’il s’apprêtait à enfanter de quelque chose. Je déteste quand mes os se distendent ainsi, que mes doigts se crispent comme des serres. D’ordinaire, je prends une bonne respiration et je grimpe quelque immeuble de dix étages environnant pour me changer les idées. J’appelle ça « une sublimation par les jambes ». Mais, malheureusement pour lui, un clochard s’est trouvé sur mon chemin. Je ne l’aurais pas vu si je n’avais pas buté sur son sac de couchage en me mettant à courir. Je suis tombé à la renverse, et cela piteusement, malgré mes sens aiguisés. L’homme d’une soixantaine d’années a commencé à gueuler, à me traiter d’enfoiré et autres sobriquets. Apparemment, les riverains étaient coutumiers de ce genre d’éclats de voix puisqu’aucune fenêtre ne s’est allumée, aucun cri de protestation ne s’est fait entendre. C’est là que j’ai remarqué qu’en fait, nous nous trouvions dans une rue déserte, désertée depuis la fermeture de l’usine de textile dont j’ai reconnu les murs invariablement gris et sans fenêtre. Pas un quidam à la ronde. Je n’ai pas besoin de mordre à chaque fois mes victimes – appelons-les victimes, cela leur confère un peu de dignité comme s’ils participaient malgré eux à une entreprise qui les dépasse – je me contente souvent de leur sectionner la jugulaire avec une lame de rasoir. L’avantage de cette technique, c’est qu’elle me permet de garder une quantité de sang non négligeable sur moi, dans une flasque que je remplis régulièrement à la source première : une espèce de doggy bag pour monstre noctambule. Après avoir vidé le clochard et dégueulassé au passage une veste Armani à 600 euros, j’ai continué mon chemin jusqu’à chez moi, un loft dans une ancienne usine. Mais je bavarde et il se fait tard. Bonjour le monde. A la nuit prochaine.

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