Samedi 11 avril

Aujourd’hui, peu de temps à consacrer à mon vice. Je ne parle évidemment pas de mon faible pour internet et les vidéos porno. Il pleut.

Bilan d’une journée sombre et gorgée de temps morts : lever tardif – dîner symbolique – perpétuelle envie de rire dès que je croise (l’absence de) mon reflet dans le miroir de la salle de bain – virée en voiture sur le coup de minuit – rencontre sexuée sur le cou d’une jeune femme complètement saoule – rencontre avortée… Le soleil m’a contraint à abréger les préliminaires. Je laisse encore un cadavre exsangue. Une tourbière, je crois que c’est une tourbière, sera son ultime demeure. On ne se refait pas à mon âge. Stop.

 

 

Nuit du samedi 11 avril au dimanche 12 avril

 

C’est le jour du Seigneur, télécommande à la main, enfin, la nuit du Seigneur, une de ces nuits où, selon l’Ancien Testament, le Chef de Perse combattit un ange. Un démon surpuissant en lutte avec un gentil messager divin… si je me souviens bien du petit séminaire – mais c’était il y a si longtemps. Qu’est-ce que je raconte ? Me voilà en plein trip mystique. En même temps, c’est étonnant le nombre d’émissions bizarres qui sont diffusées à cette heure de la nuit. A croire que la religiosité est devenue verni nocturne. La voix off parle d’un mouvement sectaire qui, au Moyen Age, défiait la chrétienté en invoquant l’immortalité du vampire pour contester les dogmes du péché originel et de la grâce. Le vampire personnifiait aussi toutes les peurs ancestrales que l’homme d’église alimentait pour ne pas avoir à se justifier. Bon, pourquoi pas. Mais que dire de l’engouement qu’il provoque aujourd’hui auprès de gens aussi éloignés de la religion que je le suis de la lumière du jour ? Ils y vont tous de leur pantalon slim en cuir, de leur eye-liner bon marché, de leurs fausses canines en véritable émail. Tous les vampires ne sont pas des sosies de Marilyn Manson, ils n’arborent pas tous un look gothique.

Je me suis réveillé avec la nausée : le sang que j’ai ingurgité hier ne devait pas être très sain, encore une de ces foutues noceuses sans capitaine de soirée – à vrai dire, si le sang a toujours le même goût, certaines victimes ont une saveur particulière – et l’alcool – au moins 2,5 grammes cette fois-ci – est toujours difficile à éliminer. En fait, est-ce une réalité ? Puis-je vraiment avoir la gueule de bois après avoir consommé le sang d’une comateuse éthylique ? Ou n’est-ce qu’une impression psychosomatique ? Une espèce de relent de conscience ? Non, pas de mauvaise conscience, ce genre d’incidents fait partie de la chaîne alimentaire. En tous cas, soit dit en passant, et a fortiori, mutatis mutandis, l’humanité, si ça continue, ne sera bientôt plus qu’un amas d’âmes fantoches, de damnés en sursis. Les nuits se peuplent irrémédiablement de ce genre d’individus, plus ou moins perdus, naïades et vieux beaux. J’ai l’impression que les nuits sont de plus en plus longues ou qu’elles sont de plus en plus occupées, occupées comme un espace vacant, un endroit isolé du monde où il est permis de devenir loup, tigresse, taupe, lama cracheur, de reconquérir sa part animale. Un monde plus souvent nocturne que ténébreux, plus souvent voilé que souterrain. Il y a cinquante ans je n’aurai jamais espéré égorger et vider tant de victimes sacrificielles. Si je m’écoutais, je chasserais tous les soirs, m’enfonçant chaque fois un peu plus profondément un pieu dans le cœur. J’appartiens au règne animal, je suis issu du bestiaire inavouable d’un monde qui prétend cacher sa lie en l’exposant comme un délire d’auteurs, souvent opportunistes ou plagiaires, à chaque fois dans l’air du temps. Ma survie n’en est que plus facile. Qui croit aux vampires aujourd’hui ?

Je suis resté chez moi toute la soirée et une bonne partie de la nuit. Les programmes télévisés – comme je l’ai écrit un peu plus haut – sont plutôt rébarbatifs à cette heure tardive. Je devrais me payer le câble. Un bon vieux film de vampire sur une chaîne cinéma ne serait pas de refus. Vers quatre heures du matin, j’ai rejoint Jonathan au Circus, une boîte du bord de mer. Jonathan est, parmi beaucoup d’autres activités, apprenti disque jockey, nos modes de vie sont compatibles, à l’exception des mises à mort rituelles que j’organise dans ma caisse ou dans un quelconque lieu sombre et désert. Jonathan ignore donc tout de ma véritable nature, mais il a résolu « d’étudier mon cas », comme il dit. Il a prévu d’écrire un livre sur la vie noctambule, et il prétend que je représente ce que la nuit a de plus originale, de plus essentielle. J’admire ce garçon qui a choisi délibérément de devenir mon compagnon de beuveries, je veux dire sans que j’aie eu à le vampiriser au préalable. On a bu un verre, tapé la discute sur un tas de sujets futiles. Nous nous sommes quittés à 6h53, au lever du soleil. Je ne voulais pas prendre un de ces coups d’UV dont on ne se remet pas. Avant de me coucher pour mes dix heures de sommeil quotidien, j’écris ces quelques mots sur mon ordinateur. C’est peut-être la centième fois que je commence ce genre de confessions obsessionnelles. Finies les reliures perso, voilà le cyber carnet. Il serait sage d’étudier comment un individu trois fois centenaires s’adapte au langage contemporain, adoptant tant d’idiomes nouveaux, abandonnant tant de tournures surannées. Bonjour le monde.

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